Mademoiselle Georgette Ducrest était alors à Navarre. Jolie comme un ange, fraîche comme une rose, aimant l'Impératrice d'une véritable affection, elle s'avança vers elle avec une émotion touchante qui n'enleva rien au charme ravissant de sa voix, qui alors était dans toute sa beauté. Elle chanta aussi un couplet fort joli sur l'air de Joseph.

Lorsque tout ce qui portait l'habit de ville fut entendu, alors arriva la députation villageoise. C'était madame Octave de Ségur et M. de Vieil-Castel, habillés en paysans, Colette et Mathurin. Ils rappelaient, dans leurs couplets alternativement chantés, les bienfaits de l'Impératrice.

MATHURIN. Sur nos monts, v'là qu'on amène
Des parures d'arbrisseaux,
Et que l'on fait de la plaine
Partir les eaux[76]. COLETTE. Dans Évreux, ses mains soutiennent
Pour les arts d'heureux berceaux,
Ousque les jeunes filles apprennent[77]
Mieux qu' leux fuseaux. MATHURIN. All' veut qu' les promenades y prennent[78]
D'salignements nouveaux,
Et qu'on ôte à Marpomène
Ses vieux tréteaux[79]. COLETTE. Si tous ceux qui, dans leur peine,
Ont eu part à ses cadeaux,
D'un' fleur lui portait l'étrenne,
L'bouquet s'rait beau, etc.

M. de Turpin de Crissé, chambellan de Joséphine, connu par son joli talent de peinture, fit ce jour-là, pour l'Impératrice, une chose charmante. C'était un jeu de cartes, dont les figures représentaient toute la société habituelle de Navarre. J'ai rarement vu quelque chose de plus gracieux que ce jeu de cartes.

Quant à l'Impératrice, elle se souhaita à elle-même sa fête, en donnant des aumônes très-abondantes à tous les pauvres des environs; les bénédictions durent être grandes dans cette journée.

Puisque j'ai parlé d'une Saint-Joseph à Navarre, je vais en rapporter une qui avait eu lieu à la Malmaison, quelques années avant; l'Empereur était en Allemagne à cette époque.

Nous organisâmes la fête de l'Impératrice, en l'absence de la reine Hortense. La reine de Naples et la princesse Pauline, qui pourtant n'aimaient guère l'Impératrice, mais qui avaient rêvé qu'elles jouaient bien la comédie, voulurent se mettre en évidence, et deux pièces furent commandées. L'une à M. de Longchamps, secrétaire des commandements de la grande-duchesse de Berg; l'autre, à un auteur de vaudevilles, un poëte connu. Les rôles furent distribués à tous ceux que les princesses nommèrent, mais elles ne pouvaient prendre que dans l'intimité de l'Impératrice qui alors était encore régnante.

La première de ces pièces était jouée par la princesse Caroline (grande-duchesse de Berg), la maréchale Ney, qui remplissait à ravir[80] un rôle de vieille, madame de Rémusat, madame de Nansouty[81] et madame de Lavalette[82]; les hommes étaient M. d'Abrantès, M. de Mont-Breton[83], M. le marquis d'Angosse[84], M. le comte de Brigode[85], et je ne me rappelle plus qui. Dans l'autre pièce, celle de M. de Longchamps, les acteurs étaient en plus petit nombre, et l'intrigue était fort peu de chose. C'était le maire de Ruel qui tenait la scène, pour répondre à tous ceux qui venaient lui demander un compliment pour la bonne Princesse qui devait passer dans une heure. Je remplissais le rôle d'une petite filleule de l'Impératrice, une jeune paysanne, venant demander un compliment au maire de Ruel. Le rôle du maire était admirablement bien joué par M. de Mont-Breton. Il faisait un compliment stupide, mais amusant, et voulait me le faire répéter. Je le comprenais aussi mal qu'il me l'expliquait; là était le comique de notre scène, qui, en effet, fut très-applaudie.

M. le comte de Brigode était, comme on sait, excellent musicien et avait beaucoup d'esprit. Il fit une partie de ses couplets et la musique, ce qui donna à notre vaudeville un caractère original que l'autre n'avait pas. Je ne puis me rappeler tous les couplets de M. de Brigode, mais je crois pouvoir en citer un, c'est le dernier. Il faisait le rôle d'un incroyable de village, et pour ce rôle il avait un délicieux costume. Il s'appelait Lolo-Dubourg; et son chapeau à trois cornes d'une énorme dimension, qui était comme celui de Potier dans les Petites Danaïdes, son gilet rayé, à franges, son habit café au lait, dont les pans en queue de morue lui descendaient jusqu'aux pieds, sa culotte courte, ses bas chinés avec des bottes à retroussis, deux énormes breloques en argent qui se jouaient gracieusement au-dessous de son gilet: tout le costume, comme on le voit, ne démentait pas Lolo-Dubourg, et, lui-même, il joua le rôle en perfection.

Lorsque le vaudeville fut fini, et que nous eûmes chanté nos couplets qui, en vérité, étaient si mauvais que j'ai oublié le mien, Lolo-Dubourg s'avança sur le bord de la scène et chanta avec beaucoup de goût, comme il chantait tout, bien qu'il n'eût que très-peu de voix, le couplet que voici et qui est de lui ainsi que la musique: