Une correspondante de Mme la Duchesse d'Orléans me disait, il y a peu de jours, que la Duchesse est triomphante. Il y a, en effet, de quoi! Si son fils, au 24 août[ [192] prochain, chante la Parisienne, soldat du drapeau tricolore, il aura une belle position! Il pourra demander du service dans les zouaves de la Garde impériale. Que tout cela est pitoyable! Se désunir sur des mots, sur des titres, sur des nuances, quand on est encore si loin du but! Il semblerait qu'on n'a qu'à faire ses malles pour s'installer, les uns au pavillon de Marsan, les autres au pavillon de Flore. Jamais on ne s'est plus appliqué à jouer le jeu de ses adversaires et à faire prendre racine à la dynastie napoléonienne. Je me souviendrai toujours, avec une triste satisfaction, que mon dernier mot adressé à la Duchesse d'Orléans, le jour où je la vis à Eisenach, en 1849, a été: «Tout ce que je désire, Madame, c'est que vous ne fassiez pas d'un Président un Empereur.» Elle a probablement oublié cet adieu, mais je m'en souviens pour déplorer d'avoir prédit si juste. Elle aura fait bien du mal à son fils.
Téplitz, 20 août 1856.—Le bruit répété que M. de Morny refuse, tout le long de sa route, d'épouser des princesses, tantôt en Saxe, tantôt en Mecklembourg, et aussi de Hohenzollern, est sans doute une mauvaise plaisanterie que font courir ses ennemis. Il me semble qu'il est assez ridicule avec son faste et ses fracas; on prétendait qu'il avait beaucoup de goût et de mesure. Eh bien, pas du tout[ [193]! Esterhazy a commencé dès Pétersbourg à donner des fêtes et à éblouir les Moscovites par un luxe non moins asiatique que le leur.
Le maréchal Pélissier, ou pour mieux dire, le duc de Malakoff succombe sous le poids des ovations et des honneurs[ [194]. Le maréchal Canrobert pourrait en avoir un peu de jalousie, s'il ne possédait pas, à ce que l'on dit, cette vanité naïve dont la trame est impénétrable.
Il y a un peu de Pourceaugnac dans les hommes de ce temps-ci, y compris la berline dans laquelle le Comte de Paris, M. Thiers, le Duc de Chartres et Montguyon roulent ensemble à Hambourg et ses environs. M. Thiers est dans le fond à côté du Comte de Paris, et M. de Montguyon avec le Duc de Chartres sur le devant[ [195].
Téplitz, 21 août 1856.—Humboldt m'écrit merveille sur le mariage de ma petite-fille Castellane avec le prince Antoine Radzivill; puis, il me dit que la douloureuse, très gauche et un peu ridicule expédition du Prince Adalbert de Prusse sur la côte du Maroc fait à Berlin un effet qui ne saurait être comparé qu'à celui produit à Madrid par le désastre de la Grande Armada, il y a quelques siècles[ [196].
Sagan, 5 septembre 1856.—Voici une nouvelle épreuve. Mon excellent beau-frère, frappé en quarante-huit heures de plusieurs attaques d'apoplexie répétées qui lui ont nécessairement affaibli le corps et l'âme jusqu'à lui ôter enfin toute connaissance, a rendu hier le dernier soupir, à deux heures et demie de l'après-midi[ [197].
Berlin, 16 octobre 1856.—Le dédale d'affaires dans lequel je suis enfoncée par suite de la mort de mon beau-frère m'a obligée à venir ici. Des revenants de Moscou racontaient hier, à Sans-Souci, que les Granville y ont donné les meilleurs dîners, que les équipages de M. de Morny y primaient tous les autres; mais que c'était la fête donnée par le prince Esterhazy qui l'avait emporté par l'élégance, l'éclat, le bon goût, le grand air, sur toutes les autres fêtes, et qu'on y avait senti qu'on était chez un grand seigneur. Le prince Esterhazy, lui-même, m'a écrit la veille de son départ de Moscou qu'il était satisfait de son séjour, moins encore sous les rapports mondains que par l'espérance d'avoir adouci une partie de l'aigreur qui régnait entre les deux Cours.
Sagan, 20 octobre 1856.—La Duchesse de Gênes s'est remariée à un jeune officier qui était aide de camp de feu son mari; et cela à l'insu de tout le monde. L'époux est fort peu intéressant, peu considérable et peu considéré, pas beau, n'ayant que la cape et l'épée. On dit qu'on ôte à la Duchesse la tutelle de ses enfants et qu'elle sera renvoyée en Saxe; mais il n'y a de certain, je crois, que le fait du mariage[ [198].
Au mariage de la Princesse Louise de Prusse[ [199], il y a eu un grand conflit de rang à la cérémonie et aux fêtes. Le Duc de Cobourg prétendait, comme Prince régnant et Souverain, avoir le pas sur les Altesses Royales puînées[ [200]. Le Roi de Prusse n'a pas accédé à cette demande et le Duc régnant de Cobourg a dû passer après le Prince Auguste de Wurtemberg, parce que celui-ci, neveu du Roi de Wurtemberg, a l'Altesse Royale, tandis que le Duc de Cobourg n'a que l'Altesse Ducale, excepté à la Cour d'Angleterre. Toute cette lutte a fort déplu; il y a eu menace de protestation, de notes diplomatiques; puis on s'est soumis; mais je suppose qu'on aura porté plainte à Londres.
Sagan, 25 novembre 1856.—On me mande de Dresde que le Roi de Sardaigne, sur les instances du Roi de Saxe, a rendu à la Duchesse de Gênes, sa fille, son titre, son nom, son rang, un petit apanage et une villa pour habitation. Le petit Prince et la tutelle lui sont ôtés.