Mes lettres de Paris disent que les Mémoires du maréchal Marmont y excitent une indignation générale; il y dit un mal affreux de tout le monde, femmes et hommes; et en particulier, il est atroce pour sa femme, âgée de soixante-treize ans, dont il a dévoré une grande partie de la fortune[ [201]. M. de Falloux ne sera reçu à l'Académie qu'au mois d'avril. Mme de La Ferté, qui est à Venise, et les d'Ayen, qui sont en Sicile, ne revenant qu'alors, veulent entendre, comme de raison, l'éloge de M. Molé.

On dit que l'Impératrice veuve de Russie mène un train énorme à Nice et qu'elle y dépense un million de francs par mois.

Il y a eu des petits bals à Saint-Cloud. Au premier bal, l'Impératrice Eugénie était mise très simplement; elle avait une robe de satin blanc, sans garniture, avec un simple ourlet; le bruit se répandit aussitôt qu'elle allait adopter une toilette simple pour diminuer le luxe ruineux des femmes; les maris s'en réjouissaient fort; mais au bal suivant, les falbalas, les dentelles, etc., ont reparu, et les maris de soupirer!

Outre ces détails frivoles, on me mande ce qui suit: «La situation politique est toujours tendue, le système des concessions a commencé: à l'intérieur, par l'abandon du voyage de Fontainebleau, à l'extérieur par mille complaisances pour l'Angleterre. La situation est encore très forte; il suffirait de deux bonnes récoltes pour la remettre dans son plus beau jour; mais le défilé que nous traversons offre des difficultés qui ne deviendront pas des périls, quoi qu'en dise l'opposition, mais qui obligent à tenir les yeux ouverts. La crise financière s'amende, dans deux mois on croit qu'elle sera terminée.»

Une autre lettre me dit ceci: «La princesse de Lieven s'est encore fourvoyée dans ses tentatives d'alliance russe. Quelle intrigante! Si son esprit est distingué dans la forme, il est bien peu clairvoyant dans le fond. Elle a aidé à la chute de M. Guizot, elle a précipité M. de Kisseleff, il y a trois ans, en lui faisant écrire que la guerre était impossible; aujourd'hui, elle a compromis notre alliance anglaise par des intrigues avec Fould et Morny.»

Sagan, 2 décembre 1856.—J'apprends que l'Impératrice douairière de Russie ne se plaît pas trop à Nice, et qu'elle se rendra en février à Rome, avec tout ce qui voyage en fait de Grands-Ducs et de Grandes-Duchesses moscovites. La Grande-Duchesse Hélène veut faire jouer la comédie dans la villa qu'elle habite à Nice; mais les éléments manquent. Beaucoup de personnes de la société niçoise s'abstiennent de forcer la consigne impériale qui a blessé. Le Corps consulaire n'a pas été reçu comme tel et ne veut pas arriver sous un caractère privé. En tout, on dit Nice, cette année, triste et ennuyeux à force de grandeurs. L'Impératrice se plaint surtout... de quoi?... de la laideur de la population, à commencer par celle du Roi de Sardaigne qu'elle trouve si laid qu'elle dit ne pouvoir l'envisager!

La Reine Marie-Amélie est ravie du mariage de sa petite-fille de Belgique. Il est certain qu'on se marie mieux en s'appelant Cobourg qu'en s'appelant Orléans[ [202]. La Princesse Charlotte avait refusé le Roi de Portugal, le Prince héréditaire de Toscane et le Prince Georges de Saxe. Je lui sais gré d'avoir été sensible à l'élégante distinction du jeune Archiduc qui, malgré la lèvre de sa famille, me rappelle le Duc d'Orléans. Il est aimable, instruit, ayant le goût des arts et un tour d'esprit poétique, animé, chevaleresque qui m'a toujours infiniment plu; il a, d'ailleurs, le don de cette conversation facile, abondante, diversifiée qui rend Madame sa mère si parfaitement agréable.

Le discours royal d'ouverture des Chambres à Berlin annonce un surcroît d'impôts qui provoquera de grands éclats aux Chambres, et de nouvelles causes de malaise, de mécontentement dans le pays, s'il est adopté; on y a déjà pas mal d'humeur[ [203].

Sagan, 16 décembre 1856.—Mon pauvre ami Salvandy va de mal en pis, souffrant affreusement, objet de dégoût pour lui-même comme pour les autres; il ne permet plus qu'on vienne à lui, il ne reçoit que l'évêque d'Évreux, M. de Bonnechose, qui d'Évreux vient à Graveron pour le consoler. Il paraît que tout se passe à la satisfaction réciproque entre ces deux âmes.

Il me revient que les affaires politiques, qui avaient un moment assombri les Tuileries, s'améliorent; que le Congrès a été inventé pour cimenter de nouveau l'alliance anglo-française[ [204].