Berlin, 15 janvier 1857.—On savait que M. de Morny courtisait une jeune Américaine qu'il devait épouser; elle devait venir ici à sa rencontre, et il la plante là pour épouser une Russe[ [208]. Mme Le Hon n'est pas moins consternée que l'Américaine; une lettre formelle (qu'elle montre) lui a signifié son arrêt. Cette lettre dit qu'en se mariant il cédait au désir de l'Empereur et de la France! Puis il finit: «Ne me répondez pas de lettre; seulement, par le télégraphe, le seul mot: J'approuve.» Les quolibets, épigrammes, bons mots pleuvent à Paris sur les différents acteurs de cette étrange et vulgaire comédie.
Berlin, 20 janvier 1857.—Louis-Napoléon est fort à la mode ici en ce moment. On reconnaît bien ce qu'il y a d'humiliant à être son protégé, mais on est bien aise de l'efficacité de cette protection; on s'en targue à l'égard de l'Autriche, qu'on déteste, et de l'Angleterre, dont on est mécontent. Quant aux aboyeurs imbéciles, ils vous disent tout simplement qu'il a suffi de mobiliser l'armée pour faire céder les Suisses. Mais maintenant que les Neuchâtelois sont mis en liberté, fera-t-on de nouvelles conditions[ [209]? Ira-t-on, en ce sens, au delà de ce qu'on a fait savoir verbalement au grand protecteur. Il y a des personnes qui le craignent, car un certain parti y pousse à force. D'un autre côté, Hatzfeldt mande de Paris que si on ne tient pas implicitement ce qu'il a eu la simplicité de rapporter, sans avoir rien d'écrit, le protecteur pourrait bien s'en irriter grandement. Hübner et Cowley, dit-on, guettent ce joint. Ainsi, on ne peut pas dire qu'on soit hors de la crise; seulement, elle est dans une nouvelle phase moins guerrière, mais non moins déplaisante.
Berlin, 30 janvier 1857.—La voilà donc morte cette femme dont le salon sera regretté. Ici, on est curieux des détails de sa fin, mais on n'est que curieux. Mme de Hatzfeldt, dont le mari est malade, a mandé télégraphiquement, au ministre Manteuffel, la mort de Mme de Lieven, et celui-ci l'a annoncé au Roi et à la Famille Royale; cela a paru un peu ridicule. Malgré les dix ans que Mme de Lieven avait de plus que moi, je la regardais comme une contemporaine; je l'ai tant pratiquée, son souvenir se mêlait à des années qui ont été si riches et si remplies pour moi que j'ai été émue de sa fin. Ce grand gouffre du passé se remplit si vite qu'il n'y a presque plus place que pour moi; et même, je ne tarderai guère à la prendre.
Berlin, 1er février 1857.—On me mande de Paris que Mme de Lieven a eu peu d'agonie, qu'elle a reçu la communion l'avant-veille de sa mort, qu'elle connaissait et envisageait son état avec calme. On assure qu'elle a écrit, la veille de sa mort, une lettre à M. Guizot pour lui être remise après sa fin. M. Guizot l'avait quittée, ainsi que Paul de Lieven, à dix heures du soir, pour revenir le lendemain matin; mais elle a expiré à minuit et demi. Elle a laissé un testament par lequel elle demande à être enterrée en Russie. Dès le lendemain de sa mort, M. Guizot était à une séance à l'Académie, y lisant un morceau sur M. Biot.
Berlin, 8 février 1857.—J'ai vu ici les Meyendorff accablés par la mort de leur fils. Ils racontent que Mme de Lieven, après avoir imploré les médecins de la tirer d'affaire, est devenue toute calme, résignée, simple et courageuse, lorsqu'elle a vu que les secours humains étaient inutiles. Elle a nommé le duc de Noailles et le duc de Montebello exécuteurs testamentaires. Le premier m'a écrit qu'elle ne laissait pas précisément des mémoires, mais beaucoup de morceaux détachés et force correspondances. Elle a laissé huit mille livres de rente viagère à M. Guizot, cent mille francs comptant à son neveu Benkendorff, vingt-cinq mille francs à chacune des petites Ellice, un bijou et de l'argent à sa demoiselle de compagnie. M. Guizot écrit des lettres sur du papier à larges bords noirs, papier de veuf. Il y a des personnes qui croient au mariage. Il a paru très affecté auprès du lit mortuaire, ce qui ne l'a pas empêché d'aller le lendemain à une séance préparatoire de l'Académie; c'est lui qui a écrit dans les Débats l'article nécrologique.
Les journaux anglais placés sous l'inspiration de lord Palmerston disent du mal de Mme de Lieven, ceux de l'influence opposée en disent du bien; les uns trop de bien, les autres trop de mal: cela se passe toujours ainsi.
Berlin, 21 février 1857.—J'ai reçu le sixième volume du duc de Raguse; je le lis et je trouve, à part la partie militaire que je ne sais pas apprécier, ces mémoires curieux, non pas par le sens politique, dont ils ne portent pas le caractère, mais par l'appréciation du caractère de Napoléon; on y voit très bien comment a grandi l'Empire et comment il s'est écroulé. Quant au duc de Raguse lui-même, il est si content de lui qu'on ne prend aucun intérêt à ce qui lui arrive d'heureux ou de malheureux; comment plaindre celui qui a vécu dans la béatitude de l'orgueil?
On admire beaucoup le dernier discours de l'Empereur Napoléon III. Je suppose que M. Thiers doit en admirer surtout la dernière phrase[ [210]. Au fait, il est l'homme qui, sans s'en douter, a le plus servi au réveil du bonapartisme en France: le retour des cendres de Sainte-Hélène et son ouvrage sur le Consulat et l'Empire ont frappé les imaginations populaires. Il ne s'est guère embarrassé de son amour de la liberté pour louer l'esprit le plus despotique des temps modernes.
Quelqu'un qui arrive de Paris disait ici, il y a quelques jours, que les amis libéraux de Thiers sont aigris contre lui, qu'ils le tiennent en suspicion, tandis que lui-même déborde de satisfaction personnelle. Quel singulier temps! Quelle confusion!
Sagan, 28 février 1857.—M. de Humboldt a eu une petite attaque d'apoplexie, la veille de mon départ de Berlin; la tête restait libre, mais ses jambes avaient peine à retrouver quelque mouvement. Le médecin Schœnlein ne voyait aucun danger immédiat; mais il a dit que l'adieu suprême ne pouvait guère tarder.