J'ai trouvé ici plusieurs lettres qui m'y attendaient. Il y en a une partant du camp doctrinaire ou, au moins, d'une affiliée, qui me dit: «De l'aveu de tous nos amis, les torts, dans les malheureuses dissidences qui ont de nouveau éclaté entre les deux branches de la Maison de Bourbon, les torts sont, dit-on, du côté des Princes d'Orléans. Ils semblent retomber sous le joug de leur belle-sœur. M. le Comte de Chambord vient de répondre au duc de Nemours, et cette réponse a complètement satisfait nos amis[ [211]. La rupture n'éclatera pas publiquement encore, mais je crains bien qu'elle ne devienne inévitable.»
D'autre part, on me dit que l'aigreur augmente entre les légitimistes pur sang et les orléanistes violents, et cela par l'imbroglio nouveau résultant de la mission de M. de Jarnac envoyé à Venise par le duc de Nemours. La réponse du Comte de Chambord a été portée à Claremont par M. de La Ferté. Le Comte de Chambord avait reçu la lettre de son cousin sans l'ouvrir devant M. de Jarnac, lui disant qu'il y répondrait plus tard. M. de Jarnac s'était rendu de Venise à Gênes près de Mme la Duchesse d'Orléans; en route, il a reçu une dépêche télégraphique du duc de Nemours lui enjoignant de ne pas communiquer à la Duchesse d'Orléans une copie de la lettre adressée par lui au Comte de Chambord, quoiqu'il se rendît à Gênes dans ce but. La réponse portée par le marquis de La Ferté dit que l'on ne peut rien faire, rien discuter, loin de la France et sans elle. Cette réponse me plaît assez, je l'avoue. Elle est, ce me semble, la seule raisonnable à la pression exercée par les Princes d'Orléans qui veulent que le Comte de Chambord s'engage, dès aujourd'hui, à prendre le drapeau tricolore, à promettre le gouvernement représentatif (bien tentant, en effet, d'après ses beaux résultats pour les deux branches) et le suffrage universel. Voilà ce que les d'Orléans appellent le baptême de la légitimité. En attendant, le Comte de Paris, actuellement à Gênes, se pâme d'aise en contemplant la garde nationale piémontaise. Quel avenir cela promet à la France, si ce jeune homme y rentre en souverain! Nous y reverrions un second roi-citoyen. Le Comte de Chambord a donné l'ordre à son monde de ne publier sa réponse au duc de Nemours que si celui-ci faisait publier sa lettre à lui.
Il y a eu dernièrement dîner chez le ministre d'Autriche à Paris, M. de Hübner, auquel assistaient le duc et la duchesse de Galliera, M. de Flavigny et autres fusionnistes, et auquel se rendirent, par méprise du jour indiqué, en outre, le général Fleury et sa femme. On peut imaginer la figure que firent le maître de la maison, plus aplati que jamais dans sa maigreur, d'une part, et les violents fusionnistes, de l'autre. La grimace de la duchesse de Galliera l'enlaidissait fort. Le général Fleury disait de son côté: «Passe pour les autres, mais pour M. de Flavigny dont j'ai lu une lettre sollicitant une place de sénateur, c'est trop fort!»
En vérité, quand je me représente ce que deviendrait le monde si tourmenté par ses instincts socialistes et par ses associations secrètes et sanguinaires, sous le règne du Comte de Paris, élevé par Madame sa mère qui est pire encore que Mme de Genlis... quand je songe au peu que pourrait M. le Comte de Chambord, seul, sans postérité, contre la masse d'intrigues, de perfidies, de trahisons qui neutraliseraient, dès le début, l'union si peu franche des deux branches, je me prends à désirer que l'homme taciturne ne quitte pas de longtemps le terrain difficile, dangereux sur lequel il a su se maintenir jusqu'à présent. M. de Talleyrand disait: «Ce ne sont pas les dupes qui manquent, ce sont les charlatans.» Eh bien, il y a des moments où ils sont les seuls héros possibles, comme il y a des maladies que les empiriques seuls guérissent ou, du moins, s'ils ne guérissent pas, ils empêchent de mourir trop tôt.
Sagan, 2 mars 1857.—On me mande de Vienne que l'on jette la pierre à Marmont sur le portrait plus juste que flatteur de M. de Metternich qu'il a mis dans ses Mémoires. On dit, avec raison, que ce n'était pas à lui, Marmont, comblé par le vieux prince, de livrer au public un portrait aussi peu flatté. En effet, ce n'est pas la reconnaissance qui paraît avoir été la tendance principale de Marmont. Il y a un passage, entre autres, dans le sixième volume, où Marmont énumère ses motifs pour ne pas se croire des obligations envers l'Empereur Napoléon 1er, qui m'a semblé assez vilain dans ses vulgaires détails. Du reste, voilà une preuve de plus de l'inconvénient de publier trop vite. Quand on écrit pour des contemporains, il faut peindre avec des nuances adoucies qui nuisent à la vérité, et quand on veut parler selon le fond de sa pensée, il ne faut s'adresser au public qu'après avoir mis le dernier contemporain sous terre.
Sagan, 14 mars 1857.—La faveur de M. de Morny auprès de l'Empereur Napoléon pâlit de plus en plus; on le tiendra à Saint-Pétersbourg assez longtemps, puis on l'engagera à continuer son honey-moon[ [212] en Auvergne. Il n'aura pas de sitôt une situation officielle, pas même celle de président du Corps législatif.
J'ai reçu, hier, une lettre datée de Paris de M. de Falloux. J'ai confiance dans les impressions de cette nature si finement et si délicatement organisée. Voici un passage de cette lettre: «J'aurais dû trouver ici bien des changements, et je ne vois, au contraire, que des sentiments et des partis pris qui se tiennent imperturbablement à la même place, aussi bien dans le sens favorable que dans le sens opposé à mes propres vœux. Les hommes qui ont vu les derniers événements de famille[ [213] tourner contre eux, n'aiment pas à s'avouer battus; ceux qui sont parvenus à leurs fins, ou à peu près, sont effrayés de la partie qui leur reste à jouer, et n'en semblent que plus préoccupés de chanter victoire. En attendant, tous les résultats immédiats profitent au possesseur actuel; mais, à mesure que ses ennemis le servent mieux, ses amis le servent plus mal, cela rétablit l'équilibre.»
Sagan, 24 mars 1857.—L'Empereur Napoléon a donné tout dernièrement à Mme de Castiglione une émeraude de cent mille francs, la plus belle qui existe. On dit que jamais belle n'a été aussi intéressée. Ce qui fait tourner, non pas une tête couronnée, mais toutes les têtes couronnées ou non, à Paris, c'est un Américain nommé Hume qui produit gratis des effets étranges. Il tient son principal domicile chez la princesse de Beauveau. On assure qu'il a mis la comtesse Delphine Potocka en communication avec Paul Delaroche, mort il y a quelques semaines. J'ai plus d'une raison pour ne rien nier, rien contester; mais si je crois que Dieu, dans sa miséricorde ou dans son courroux, permet de certaines exceptions aux règles communes, dont sa sagesse nous a environnés, je trouve qu'il y a profanation, péché à chercher spontanément, curieusement à soulever le voile. Cela ne peut être que contraire au salut. Ce que Dieu envoie sans notre recherche, ah! c'est différent; il y a des grâces spéciales à ce qu'il permet, à ce qu'il autorise; mais quand c'est nous qui prévoyons, ce n'est plus que l'amour du démon qui nous pousse. Voilà, je le sais, une doctrine toute hypothétique, fort contestable, mais non pas fausse; du moins, elle n'a rien dont la foi puisse s'offenser. J'ose dire qu'elle contient du vrai plus qu'on ne pense.
On me dit que Guizot court le monde, les salons, qu'il se mêle aux foules, comme si de rien n'était; vraiment la sécheresse de son cœur n'a d'égale que celle du cœur auquel il était uni.
Ce qui est plus fâcheux pour le public, c'est que M. Cousin est assez malade pour interrompre forcément ses études sur les femmes du dix-septième siècle. J'en suis désolée, car je n'aime en fait de peintres de portraits que ceux qui embellissent haut la main; s'il est évident que M. Cousin peint trop favorablement nos grandes et belles devancières qui nous laissent, pauvres pygmées que nous sommes, si loin derrière elles, il nous repose, du moins, de l'esprit libellique qui est un miroir plus infidèle encore.