Mignet vieillit; on le dit fini. La perte de ce qui lui semblait la liberté a brisé un esprit qu'aucune chaleur d'âme ne nourrissait. Il avait une conviction qui lui échappe; des sentiments, non. Il paraît que Thiers surnage mieux; on dit qu'il vit en assez bonne harmonie avec un pouvoir qu'il ne veut pas servir, mais qu'il est bien aise de conseiller dans l'occasion. Pour passer le temps, il court les ventes, les marchands de curiosités, et il jouit des succès de son livre[ [214].
Sagan, 27 mars 1857.—On m'écrit de Paris de nouveaux faits encore étranges du fameux M. Hume. Il vient d'aller chercher en Amérique sa sœur qui possède, dit-il, à un plus haut degré que lui une puissance électro-magnétique formidable. La duchesse de Vicence, une des plus incrédules en toute chose, esprit fort, a eu son mouchoir arraché de ses mains, quelque insistance qu'elle y mît, et cela par deux mains dont on n'apercevait pas les bras. On me cite d'autres nouvelles que je ne répéterai pas, parce que les croyants sont, en ce genre de choses, moins croyables que les incrédules. Baissons la tête, ne contestons pas ce que nous ne pouvons expliquer, mais n'augmentons pas le nombre des curieux, de peur de tomber au pouvoir du mauvais esprit, en sortant des limites tracées par une sage Providence.
Sagan, 2 avril 1857.—J'ai lu le discours de M. de Falloux à l'Académie; il faut lui savoir gré d'avoir, par prudence et modération, renoncé à l'éclat, et de s'être borné à l'élégance du style, à la délicatesse d'expression, à la finesse d'aperçus et, en général, au plus exquis bon goût ajouté encore à une charmante modestie[ [215].
Sagan, 8 avril 1857.—Il paraît qu'on s'attend, à Paris, à ce que le Pape oblige l'évêque de Moulins[ [216] à donner sa démission. Il est, hélas! à ce qu'il semble, atteint de la maladie qui a déjà frappé plusieurs personnes de sa famille, entre autres un frère aîné, jadis charmant homme, et mort avec la camisole de force. Mgr de Moulins mériterait presque qu'on la lui mît, quand il fait défendre en chaire la lecture de Bossuet comme schismatique et protestant.
M. de Morny ne tardera pas à quitter la Russie; il ne fera que traverser Paris pour aller en Écosse chez M. de Flahaut. Mme de Castiglione, dont le règne finit, retourne en Piémont, munie de la colossale émeraude.
A l'occasion de l'élection de M. Émile Augier à l'Académie, il s'est manifesté une aigreur inaccoutumée parmi les quarante immortels. Les voltairiens ont été attaquants, les catholiques véhéments, les ralliés au gouvernement actuel exigeants, les opposants intolérants. Ce que M. de Fontanes appelait la liberté de la république des Lettres en est aussi à la licence, au fractionnement infini. On y voit, comme ailleurs, des dissidents, des schismatiques, des hérétiques s'excommuniant les uns les autres, ce qui achèvera de perdre le peu de sagesse, de bon goût, de courtoisie qui s'était réfugié à l'Académie comme son dernier asile.
Sagan, 17 avril 1857.—Dans l'audience académique que M. de Falloux a eue aux Tuileries, et qui s'est passée très gracieusement, l'Empereur lui a dit: «Le désordre nous avait rapprochés, je regrette que l'ordre ne nous ait pas réunis!» Un instant après, il a ajouté: «J'espère que le temps de votre Ministère[ [217] est entré pour quelque chose dans le choix de l'Académie; j'aurai ainsi un peu contribué à votre élection, et j'en suis charmé.» Le reste n'a été qu'un échange bienveillant de propos sur le théâtre de l'Empire entre M. Brifaut et l'Empereur.
Sagan, 22 avril 1857.—La comtesse Colloredo m'écrit de Rome, en date du 14: «Il arrive deux fois par jour des dépêches télégraphiques qui se contredisent sur l'arrivée de la Czarine ici. Il paraît que c'est décidément demain qu'elle apparaîtra. La Grande-Duchesse Olga n'a voulu recevoir jusqu'à présent que les Russes, les Ambassadeurs et les Ambassadrices; le reste du Corps diplomatique et les dames italiennes sont ajournées. Nous avons été reçus en particulier; elle a été fort aimable pour mon mari qu'elle a connu à Saint-Pétersbourg, et très polie pour moi; mais je lui ai trouvé les manières et le langage cassants; il paraît que c'est le ton des Princesses Impériales russes. Son visage, son regard sont très froids; elle me paraît ressembler beaucoup à feu son père; cependant, de temps à autre, il se répand sur ce visage régulier un ravissant, mais triste sourire. La Grande-Duchesse Olga a été chez le Saint-Père; elle lui a baisé, non pas la mule, mais la main. Le jour de Pâques, sous le prétexte de quelques nuages peu effrayants, on a contremandé l'illumination de Saint-Pierre, et, le lendemain, le feu d'artifice du Pincio. Le dessous des cartes, c'est qu'on a voulu garder ces deux admirables coups d'œil pour la Czarine; et cela, à la grande fureur des dévots et des convertis. L'illumination de Saint-Pierre aura donc lieu le jour de Pâques grecques, et cela pour une souveraine schismatique! Tout ceci produit des commérages gigantesques. Grégoire XVI, le dernier Pape, n'aurait pas remis l'illumination.»
Sagan, 5 mai 1857.—On dit qu'il y a eu, à la suite d'un dîner chez la maréchale d'Albuféra, un assaut entre la duchesse de Galliera et M. Thiers qui doit avoir été piquant, la Duchesse soutenant la discussion contre le grand jouteur avec une fermeté remarquable. C'était à propos d'un article de M. de Montalembert qui a valu un avertissement au journal qui l'a publié. Thiers soutenait qu'il n'était pas vrai que tous les hommes politiques en France eussent changé d'opinions, que chacun avait commis des erreurs, à commencer par Napoléon Ier et Louis-Philippe; mais que pour les hommes sérieux, il en connaissait plus d'un qui était resté fidèle à ses doctrines, que souvent, en France, on se distrayait en changeant de goûts et d'occupations, mais non pas d'opinions. Puis, il a ajouté: «Quant à moi, je n'ai plus envie de rien dire au public; aussi je ne me plains nullement de la loi qui régit la presse; après tous ses excès, elle n'a eu que ce qu'elle méritait; personne dans le pays ne s'y intéresse, ne s'en soucie; parfois on regrette la liberté de la tribune pour ce qui regarde les finances, mais à ce point de vue uniquement; et on a maintenant une bien autre liberté que sous le premier Empire.»
Que dire de ce langage de la part de quelqu'un qui prône la fixité des opinions. Ne se donne-t-il pas un démenti à lui-même?