On m'écrit ceci sur l'arrivée du Grand-Duc Constantin à Paris: «Le Grand-Duc Constantin est arrivé hier pour notre gloire plus que pour la sienne. S'il vient pour sonder les secrets de notre civilisation, son séjour sera bien court, et s'il compte enlever notre alliance, je crois qu'il se trompe[ [218].»
Il paraît qu'il y a une lettre singulière de feu la duchesse de Broglie à Schlegel, publiée dans les œuvres complètes de celui-ci. Elle lui écrit au sujet des difficultés de Schlegel sur la religion. Cette lettre est curieuse pour ceux qui ont connu la duchesse de Broglie, à cause des révélations sur elle-même, bien plus que par la force des raisonnement. Elle dit par exemple: «Je sais, et par expérience, que l'âme peut souffrir plus que tous les tourments du corps, si elle se trouve vide, dépouillée, privée des objets qui lui plaisent et ne pouvant rien aimer de ce qui l'entoure.»
Quel aveu! Le plus étrange, c'est que c'est son mari et sa famille qui viennent de faire imprimer séparément cette lettre, et qu'ils la distribuent de tous côtés; tant les caractères imprimés portent à la tête des doctrinaires, qu'ils ne s'embarrassent pas qu'une des leurs dise qu'elle ne pouvait les souffrir. Les drôles de gens! La Duchesse a évidemment souffert du manque d'affection, mais son organisation ne l'a pas entraînée, et l'extrême froideur qui règne dans tout ce qu'elle a écrit prouve que l'abstraction a pu lui suffire. Dieu lui a fait là une grande grâce! L'aridité, ou du moins la sécheresse, vient quelquefois en aide à la vertu.
Un mot encore de Rome. L'Impératrice, et les quatre-vingts chevaux qu'elle a réclamés, ont fait leur entrée à Rome, au milieu d'une foule morne, effrayée de la maigreur de squelette de la Czarine. Cette robuste mourante a été, dès le lendemain, à Saint-Pierre et y a marché d'un pas très ferme; puis de là, elle s'est rendue à la villa Borghèse par un temps désagréablement refroidi à la suite d'un gros orage; cela n'a pas empêché l'Impératrice de descendre de voiture, de s'asseoir dans une allée, de demander le nom des promeneurs et d'en faire appeler (qu'elle ne connaissait pas) pour leur parler. Le lendemain, elle devait aller chez le Saint-Père, le jour après à son église grecque et recevoir tous les Russes. On ne pense pas qu'elle s'amuse à Rome pendant les trois semaines qu'elle compte y rester; elle doit retourner par mer à Gênes, puis par Turin et la Suisse à Wildbad. La société romaine, qui affiche depuis quelque temps une grande insouciance pour tout ce qui est princes et rois, ne fait rien pour la divertir. On ne parle que d'un déjeuner offert à la Czarine par les Doria dans leur belle villa Pamphili.
Sagan, 8 mai 1857.—On m'écrit encore de Rome que l'Impératrice de Russie, en se rendant chez le Saint-Père, a demandé à celui-ci de lui montrer tout son appartement, y compris la chambre à coucher où jamais femme ne peut entrer. Le Saint-Père y a cependant consenti, et a mené cette importune personne partout. Il me semble qu'il a eu grand tort, et qu'il aurait dû tout simplement lui dire que jamais aucune personne du sexe féminin n'y pénétrait.
Le ciel romain est moins complaisant; car, après un hiver d'une sécheresse remarquable, il ne cesse de pleuvoir à verse depuis que la Czarine est présente.
Sagan, 12 mai 1857.—A la fête donnée à Villeneuve-l'Étang, près Paris, par l'Empereur Napoléon au Grand-Duc Constantin de Russie, malgré les brodequins en gros-de-naples et les plus magnifiques dentelles, il y a eu des parties de barre jusqu'à huit heures du soir, des courses sur les collines où on simulait l'assaut d'un château fort; puis des promenades sur l'eau, l'Impératrice ramant et conduisant une petite barque! l'Empereur courant de vrais dangers sur une planche qu'on appelle patin, sur laquelle il faut une adresse infinie pour se tenir en équilibre, et qu'il conduit avec une dextérité remarquable. N'est-ce pas comme un apologue! La Grande-Duchesse Stéphanie était au milieu de toute cette joie, malgré son âge et un changement qui a frappé tout le monde. Elle est revenue à huit heures du soir à Paris en calèche découverte.
Lord Cowley a engagé le Grand-Duc Constantin à aller en Angleterre; il se bornera à une course à l'île de Wight.
Sagan, 24 juin 1857.—Quelqu'un, de l'entourage de la Reine de Prusse, me mande de Téplitz que le Roi comptait aller, de Marienbad, faire une courte visite à Vienne, avant de venir prendre la Reine, à Marienbad, pour se rendre avec elle à Sans-Souci, où on attend la Czarine veuve, le 18 juillet[ [219].
Sagan, 31 juillet 1857.—J'entends dire de tristes choses sur la santé du roi de Prusse. L'état moral se ressent de la dernière secousse, par une extrême agitation. Il dit lui-même: «Je suis à bout.» On lui épargne les affaires; mais cela ne saurait durer ainsi, car il y a des choses qu'il est urgent de décider; bref, c'est un état de santé qui se remettra sans doute, mais le coup de tocsin a sonné.