Günthersdorf, 17 août 1857.—On m'écrit que le jour où le feld-maréchal Radetzky a quitté Vérone pour se rendre à Milan, où il va finir les quelques jours qu'il lui reste à passer sur cette terre, il a été entouré d'ovations par les indigènes; on avait tapissé les rues, toute la population de Vérone était au débarcadère; il y a eu des vivats, sans fin. C'est le seul Autrichien qui trouve franchement grâce auprès des Italiens. Je suis bien aise qu'il ait eu ces acclamations pour dernière joie humaine. Son successeur, l'Archiduc Maximilien, et sa jeune épouse doivent être arrivés hier à Venise; s'ils y sont bien reçus, ils y resteront plusieurs semaines; sinon, ils iront sans délai à Milan.

On mande de Toscane que l'arrivée du Pape y a causé de grandes discussions à cause du cérémonial. Le Nonce voulait que le Grand-Duc précédât à cheval la voiture du Saint-Père à son entrée à Florence, comme l'a fait le Duc de Modène. Après force parlementage, il a été décrété que le Grand-Duc héréditaire et son frère iraient au-devant du Pape, jusqu'à la frontière, et toute la famille Grand-Ducale à la station delle tre Maschere, à trois heures de Florence, auberge dont Boccace fait mention dans son Décaméron[ [220].

Le général de Goyon prépare un grand bal superbe à Rome pour la Saint-Napoléon; mais, hors deux vieilles centenaires et trois jeunes femmes en couches, il n'y a pas une seule femme mobile de la société à Rome. Qui est-ce qui dansera[ [221]?

Günthersdorf, 26 août 1857.—Le Saint-Père a été reçu par la cour de Toscane avec la plus antique magnificence. La population a été convenable à l'entrée et profondément émue et touchée, à la bénédiction donnée sur le balcon du palais Pitti. Tout le monde ou presque tout le monde des quarante mille personnes présentes s'est mis à genoux. On dit que c'est admirable.

Sagan, 23 septembre 1857.—Je me suis rendue hier à Sorau pour me trouver à la descente du wagon royal, afin de donner une preuve de respectueux attachement au Roi qui se rendait à Muskau. La Reine m'a semblé fatiguée; ses yeux ne quittaient guère le Roi que j'ai trouvé fort affaissé, rouge, pesant dans sa marche; en cherchant à m'expliquer son itinéraire, il embrouillait les dates que la Reine redressait. J'ai reçu de cet abattement inaccoutumé une impression très pénible. Les entours répétaient avec affectation que le Roi se portait à merveille. Je voudrais le pouvoir penser.

Sagan, 12 octobre 1857.—On peut imaginer quelle est la confusion des esprits, l'agitation des uns, l'embarras des autres depuis cette nouvelle attaque survenue au Roi de Prusse. Je verrai tout cela de plus près demain à Berlin. D'après ce que j'entends, le mieux se soutient et je crois à un nouveau sursis; mais à quelles conditions? Permettra-t-on au Roi de s'occuper du gouvernement? ou bien songera-t-on à une abdication ou à un état intermédiaire, et aux mains de qui? avec quelle latitude? avec quelles entraves? L'air me semble bien chargé d'électricité[ [222].

Le Prince Frédéric-Guillaume[ [223] est venu déjeuner ici; il a reçu de graves nouvelles; il a causé sérieusement avec moi; toujours plein de bons et honorables sentiments; mais il ne saurait bien naviguer que sur une mer pacifique.

Berlin, 16 octobre 1857.—Le Roi n'est plus en danger de mort pour le moment. La Reine est très contente de l'extrême délicatesse du Prince de Prusse à son égard. Elle-même est digne au possible. Je pars le cœur oppressé et l'esprit bien inquiet pour Nice.

Nice, 13 novembre 1857.—Il y a quinze jours que je suis arrivée. J'ai repris mes leçons d'italien dans la prévision d'une semaine sainte passée à Rome, projet bien vague encore, soumis à tout ce que l'imprévu peut apporter d'obstacle. Je me complais dans cette chance, et je la repousse d'autant moins que je me sens un vrai besoin de reporter mes yeux et mes pensées sur un horizon plus large que celui dans lequel mes derniers mois ont été renfermés.

Nice, 16 novembre 1867.—Dans les lettres que je reçois de Sans-Souci, il n'est question que des rapides progrès du Roi vers le bien moral et physique, ainsi que des précautions extrêmes dont il est entouré. Jusqu'à quand ces précautions s'étendront-elles? Quelle en sera la durée? De tout ce que la Providence pouvait préparer de plus difficile pour le Prince de Prusse, de moins heureux, de moins satisfaisant pour le pays, pour son bien-être intérieur, pour le repos des esprits et pour le rôle à jouer à l'extérieur, c'est ce qui, d'en haut, a été décrété à la Prusse!