VIII

EXTRAIT DES «MÉMOIRES DU PRINCE DE TALLEYRAND»

Je cherchai à marier mon neveu, Edmond de Périgord. Il était important que le choix de la femme que je lui donnerai n'éveillât pas la susceptibilité de Napoléon, qui ne voulait pas laisser échapper à sa jalouse influence la destinée d'un jeune homme qui portait un des grands noms de France. Il croyait que, quelques années auparavant, j'avais influé sur le refus de ma nièce, la comtesse Just de Noailles, qu'il m'avait demandée pour Eugène de Beauharnais, son fils d'adoption. Quelque choix que je voulusse faire pour mon neveu, je devais donc trouver l'empereur mal disposé. Il ne m'aurait pas permis de choisir en France, car il réservait pour ses généraux dévoués les grands partis qui s'y trouvaient. Je jetai les yeux au dehors.

J'avais souvent entendu parler, en Allemagne et en Pologne, de la duchesse de Courlande. Je savais qu'elle était distinguée par la noblesse de ses sentiments, par l'élévation de son caractère et par les qualités les plus aimables et les plus brillantes. La plus jeune de ses filles était à marier. Ce choix ne pouvait que plaire à Napoléon. Il ne lui enlevait point un parti pour ses généraux qui auraient été refusés, et il devait même flatter la vanité qu'il mettait à attirer en France de grandes familles étrangères. Cette vanité l'avait, quelque temps auparavant, porté à faire épouser au maréchal Berthier une princesse de Bavière. Je résolus donc de faire demander pour mon neveu la princesse Dorothée de Courlande, et, pour que l'empereur Napoléon ne pût pas revenir, par réflexion ou par caprice, sur une approbation donnée, je sollicitai de la bonté de l'empereur Alexandre, ami particulier de la duchesse de Courlande, de demander lui-même à celle-ci la main de sa fille pour mon neveu. J'eus le bonheur de l'obtenir, et le mariage se fit à Francfort-sur-Mein, le 22 avril 1809.

(T II, p. 4).

NOTES

[1: Voy. l'Héritage de Pierre le Grand. Règne des femmes, gouvernement des favoris, par Waliszewski. In-8°, Plon, 1900.]

[2: Le comte Paul Stroganov, par le grand duc Nicolas Mikhaïlovitch de Russie. 3 vol. In-8°, Paris, Imprimerie Nationale, 1905.]

[3: Ernest-Jean Bühren ou Biren, né en 1690. Sa famille, d'origine westphalienne, mais établie en Courlande, y possédait depuis plusieurs générations le domaine de Kalm-Zeem. Elle s'était créé des alliances avec quelques-unes des plus importantes familles du duché, les Lambsdorf, les Behr, les Turnouw.]

[4: Casanova de Seingalt, lors de son passage à Mittau, fut présenté au duc de Courlande par le comte de Kaiserling. Il fait de lui le court portrait suivant: «C'était un vieillard, assez courbé, à tête chauve. À le considérer de près on reconnaissait qu'il avait dû être un fort bel homme» (Mémoires, t. VI, p. 93, édit. Flammarion).]