avaient attaqué, à grands coups de cailloux et de marteau, les deux statues de François II et de son père que, dans un moment d'épanchement, la ville de Palerme avait fait élever sur la promenade de la Marine. En moins d'une heure, elles étaient réduites en morceaux et leurs débris jetés à la mer. On avait seulement conservé les deux têtes, dont l'une, je ne sais si c'est celle du père ou du fils, fut coiffée d'une tête de boeuf à laquelle, bien entendu, on avait eu soin de laisser les cornes. Ces trophées furent promenés par la ville avec grand renfort de fusées et de pétards, et le soir ce fut le prétexte d'une immense promenade aux flambeaux. Triste spectacle pour quelque opinion que ce soit!
A partir de ce bienheureux jour, la ville commença à dépouiller sa parure guerrière. Les dalles, amoncelées en barricades, durent rechercher leur ancienne place et les réintégrer. Quelques-uns des canons qui armaient ces fortifications passagères rentrèrent à l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble état de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de destruction auraient été bien plus dangereux pour leurs propres artilleurs que pour l'ennemi. Après avoir servi longtemps à amarrer les bateaux sur le port, ils s'étaient vus, une belle après-midi, déterrés et plus ou moins volontairement forcés de reprendre de l'activité. Les malheureux étaient hors d'âge cependant, et, certes, avaient bien mérité les invalides à perpétuité. Il y en avait un qui datait de 1666.
Toute la population, affairée, recommençait à circuler avec plus d'entrain que jamais, pêle-mêle avec les picchiotti et les volontaires garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement était passé, si l'on ne craignait plus les balles coniques napolitaines, on n'était pas encore à l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire, puisque nous sommes en Sicile, qu'on était presque tombé de Charybde en Scylla.
Les braves volontaires de Garibaldi eux-mêmes y regardaient à deux fois avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il est, en effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de désinvolture et d'insouciance de ces bons picchiotti et montagnards, qui promenaient partout leurs escopettes chargées, amorcées et armées. De quelque côté que l'on se tournât, en avant, en arrière, sur le flanc droit ou sur le flanc gauche, on était toujours sûr d'être regardé en face par une arme à feu quelconque, au chien relevé, à la petite capsule brillant au soleil. Or, comme on connaissait les qualités de ces armes, qui partaient très-volontiers au repos, leur voisinage était peu agréable. A tout instant on entendait, dans les rues, des détonations qui faisaient courir le monde: c'était toujours un picchiotti étourdi qui, ici, venait de casser la jambe à un homme, là, de tuer une femme allaitant son enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les ânes ou de briser les vitres d'un magasin.
Dans la campagne, c'était mieux encore. Une fois l'ennemi parti, chacun aurait rougi de ne pas se montrer armé jusqu'aux dents. Il n'y avait pas jusqu'aux maraîchers qui n'apportassent leurs choux et leurs carottes en compagnie d'une canardière ou deux. Cela a duré longtemps; mais les plus belles choses ont une fin. Sans froisser trop ouvertement et d'un seul coup l'amour de ces braves gens pour leurs armes favorites, on commença par leur signifier qu'ils n'eussent à circuler dans la ville qu'avec leurs chefs particuliers. Un caporal était, au moins, de rigueur. Puis on les engagea à aller promener leurs armes dans les montagnes, où le grand air leur ferait du bien. On ne manqua cependant pas d'offrir, à ceux qui voulaient faire au pays le sacrifice de leur vie, de s'engager dans les troupes régulières, ou dans la légion anglo-sicilienne. Mais c'était une affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris d'une passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays. N'y avait-il pas là, tout près, avec son grand air et sa liberté, la montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin de lâcher par monts et par vaux tous les voleurs, galériens et autres gens déclassés qui fourmillaient dans les prisons de Palerme.
Dès le lendemain de l'évacuation, un décret municipal appela toutes les corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes, pinces disponibles, à la destruction de la citadelle. Elle devait être rasée de fond en comble afin d'ôter à tout jamais à une tyrannie quelconque l'envie, l'idée, ou la possibilité d'un nouveau bombardement. C'était quelque chose de curieux que l'entrain, et, en même temps, l'inexpérience qui présidèrent au commencement de ce travail. L'affluence était telle que les travailleurs, agglomérés les uns sur les autres et en masse serrée sur les remparts, ne pouvaient plus bouger. On fut obligé de faire des catégories. Un jour, c'était le tour des cochers de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage, etc. Tant pis pour ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que ce fût, on n'eût pas trouvé un véhicule, et les Garibaldiens qui, pas plus que nos turcos, ne dédaignaient le plaisir d'une promenade en carrosse, durent y renoncer et se contenter de leurs jambes. Le lendemain, c'était le tour des congrégations, couvents, etc. Une longue procession de cordeliers, de moines, de dominicains, voire même de prêtres, marchait militairement au son d'une musique bruyante et de tambours fêlés; armés, qui d'une pioche, qui d'une pelle; les petits séminaristes avaient la spécialité des mannequins et des paniers à gravats. Tout cela hurlant: Viva Garibaldi! viva la Italia! viva la liberta! viva ... Il y en avait qui, sur le point de se tromper par la force de l'habitude, n'avaient que le temps d'avaler la fin de la phrase. Les abbés titrés et autres se contentaient de brandir des oriflammes aux couleurs nationales et de jeter des bénédictions à la foule qui, la bouche béante, les regardait défiler.
Un coup de canon annonçait l'ouverture et la fermeture des travaux. Aussitôt la première détonation, un nuage de poussière couronnait la citadelle, et ce n'était plus, aux environs, qu'une avalanche et une pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident troubla la fête; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies dans les décombres se prirent à éclater, et à tuer ou blesser quelques travailleurs. L'enthousiasme des démolisseurs s'en ressentit et, à l'avenir, des ouvriers seuls procédèrent à cette destruction. A chacun son métier. Mais s'il était facile de démolir, il était moins aisé de réparer. C'est à grand'peine que plusieurs rues commençaient à devenir praticables. De tous côtés il fallait solidifier des édifices menaçant ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondrés complètement, n'offraient plus la possibilité d'aucune réparation. Tels étaient le palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina était devenue impraticable à la hauteur de la rue de Tolède. Les égouts, effondrés, s'étaient transformés en précipices dont il fallait se garer avec soin. Une fois les illuminations éteintes, il n'était pas prudent de se hasarder dans ces parages sous peine de chutes désagréables.
Il existait à Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste dépôt d'enfants trouvés. Il y en avait de grands, de petits, de moyens. Un beau jour, grâce à un officier anglais, tout cela fut embrigadé, embataillonné, et on vit ce diminutif de régiment, gravement armé de balais emmanchés dans des fers de piques, manoeuvrer sur la piazza del Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb à la porte d'un couvent quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces enfants jouaient aussi carrément au militaire qu'ils jouaient, quelques jours avant, à la procession et à servir la messe, et plus d'un de ces bambins, partis avec les brigades expéditionnaires, fit parfaitement la campagne, et se conduisit dans maintes circonstances en troupier fini.
La liberté est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile de Palerme en usa-t-elle pour étriller de main de maître ces pauvres volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les établissements publics, les cafés et les restaurants. Presque immédiatement, le prix des consommations doubla. Il en fut de même pour tous les objets nécessaires à la vie et à l'habillement. Quelques décrets cherchèrent à arrêter, mais en vain, cette tendance à la rapacité, naturelle aux boutiquiers de toutes les nations, et les libérateurs garibaldiens furent écorchés avec aussi peu de vergogne que nos troupiers pendant la campagne d'Italie. Le moindre verre d'eau, le moindre grain de mil, étaient une affaire importante. Quelquefois les Garibaldiens se fâchaient; mais il faut leur rendre cette justice, que jamais armée ne souffrit avec plus de modération les exigences de cette race de Banians. Peu de troupes, quelque régulières qu'elles fussent, auraient montré autant de patience et de respect pour la propriété.
De déplorables scènes vinrent aussi, à côté de ces événements héroï-comiques, attrister les honnêtes gens et les véritables patriotes. D'atroces assassinats se commettaient journellement, et, sous le prétexte de détruire les sbires, plus d'une vengeance s'exerçait impunément. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolède, un malheureux était massacré à la porte d'un pharmacien qui lui avait impitoyablement fermé sa boutique au nez. Vainement deux ou trois Garibaldiens essayèrent de le sauver, et allèrent même jusqu'à dégaîner. Menacés dans leur existence par cette cohue meurtrière, ils durent se résigner à laisser massacrer ce malheureux, dont le corps, palpitant encore, fut traîné et précipité à la mer.