—«C'était un sbire, disait-on.—Vous croyez?—On le dit.—Ah!»—C'était fini.
A côté du pont de l'Amiraglio, près du cimetière des suppliciés, là où commencèrent les Vêpres siciliennes, deux hommes, une femme et un enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent impitoyablement immolés. Le lendemain, les cadavres de ces infortunés étaient encore à l'endroit où ils avaient péri, à moitié ensevelis sous des moellons et des pavés.—«C'étaient des sbires.—En êtes-vous sûr?—Je crois bien: celui-là était receveur pour les chaises à la petite église de la piazza Marina.»
Sur ladite place, vers les onze heures du soir, à l'instant où les cafés, encore pleins de monde, retentissaient de gaieté, on entend un cri déchirant, un suprême appel à la pitié. Personne ne se dérange. Un gamin venait de crier: «C'est un sbire qu'on écorche.» Le lendemain, au matin, un cadavre était étendu au milieu de la place, la face contre terre, percé de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en passant, le poussaient du pied, et toujours: «C'est un sbire!»
A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on savait réfugiés dans une maison, y furent guettés avec une persistance digne de tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme dont il ignorait le sort. L'inquiétude, pour lui, était pire que la mort. A peine dehors, il est assailli, entraîné sur le boulevard; on lui passe une corde au cou, et, quelques instants après, percé de coups de couteau, le crâne brisé à coups de pierres, son cadavre était jeté dans un fossé rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit, à sortir, croyant une évasion possible; il n'avait pas fait un pas qu'un coup de coutelas le clouait contre la porte même, et son cadavre allait rejoindre le premier.
Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables. Pas un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile violé.
Une Française, madame D..., habitant Palerme depuis de longues années, avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de Maniscalco dont la vie était menacée. Forcée de chercher un refuge sur le Vauban, elle laissa ce malheureux dans sa maison en lui recommandant de ne pas sortir, sa vie y étant en sûreté. Mais lui aussi était père, et, sans nouvelles de sa femme et de ses enfants, il voulut se hasarder, la nuit venue, à gagner son domicile pour embrasser sa famille.
A mi-chemin, il fut reconnu et massacré. A quelques jours de là, la femme et les enfants vinrent à leur tour chercher asile chez madame D..., alors débarquée du Vauban; Palerme était au pouvoir de l'armée libérale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais, le quatrième, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui dégaîna et prit bravement sa défense, elle était assassinée avec son enfant.
Madame D... était encore sous l'impression de ce triste événement, lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolède, le général Garibaldi descendant à la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se déconcerter, elle l'aborde et lui dit: «Général, j'ai chez moi la malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassiné il y a dix jours, et, tout à l'heure, sans un des vôtres, cette malheureuse et ses deux enfants éprouvaient le même sort.
—«Madame, répondit le général, venez au palais dans une heure, je vous écouterai.»
Effectivement, une heure après, madame D..., accompagnée de la femme du sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la garde nationale lui refusait impitoyablement l'entrée, lorsque, heureusement, un aide de camp survint et immédiatement l'introduisit auprès du Dictateur.