Pendant le récit de ces horribles détails, le général Garibaldi tenait les yeux fixés sur la pauvre femme dont le dernier enfant, âgé de onze mois, était enveloppé dans un châle qu'elle serrait sur sa poitrine. Après quelques instants, il se dirigea vers elle et, soulevant le châle qui entourait la pauvre petite créature endormie sur le sein de sa mère: «Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez tranquille, je la prends sous ma protection et je ferai en sorte de réparer, autant qu'il est en mon pouvoir, de tristes événements indépendants de ma volonté.»
Elle resta au palais où on lui donnait deux thari par jour pour pourvoir à ses besoins et, plus tard, le général la fit entrer dans un couvent avec ses deux enfants.
Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se réfugier au Palazzo-Reale, furent traitées de la même manière.
Cependant la partie saine de la population finit par s'émouvoir de ces actes barbares. Des décrets parurent, sévères et fermes. Ce remède fut inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les actes des septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout individu convaincu d'avoir frappé d'une arme quelconque qui que ce fût, d'avoir crié haro ou ameuté la population contre quelqu'un, d'avoir arrêté illégalement quelque personne que ce fût, passait de suite devant un conseil de guerre qui, séance tenante, prononçait le jugement, exécutoire dans les dix minutes.
Le jour même où ce décret était affiché, un assassinat avait lieu près du marché: le coupable, arrêté, était passé par les armes à trois heures de l'après-midi, sur la place de la Citadelle.
Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la place de la Marine.
Dès lors, ces scènes de cannibales devinrent plus rares.
L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces pages de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y avait été mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une trentaine d'années qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au bénéfice de la révolution projetée et qui, pendant longtemps, lors des événements révolutionnaires de Sicile, avait commandé ses guérillas dans la montagne, rentrait à son quartier, revenant de Palerme où il avait dîné dans sa famille. Il est abordé par un de ses volontaires qui lui réclame quelque argent. Le commandant lui répond qu'on ne lui doit rien et qu'on ne lui donnera rien. Un instant après, trois coups de feu l'étendaient roide mort. Toute la population palermitaine s'émut vivement de ce nouvel acte de férocité; mais il fallut plusieurs jours pour trouver et arrêter le meurtrier qui fut fusillé sur la piazza de la Bagheria.
On a parlé aussi vaguement, à cette époque, d'une tentative d'assassinat sur la personne même du Dictateur. Ce fait est certainement controuvé.
Les volontaires continuaient à arriver en foule de toutes parts. Ce n'étaient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'étaient de beaux soldats bien équipés, bien armés. Ils ressemblaient, à s'y méprendre, à des régiments piémontais, dont ils portaient le costume, légèrement modifié. Beaucoup même de leurs officiers se souciaient si peu de laisser paraître leur nationalité qu'ils conservaient l'uniforme, et jusqu'au numéro de leur régiment. Il est probable, ou du moins on doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini leur temps ou étaient en disponibilité. Mais ce n'était certainement pas pour infirmités temporaires qu'ils étaient réformés, car les uns comme les autres étaient généralement des gaillards solides. Il ne se passait presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et d'armes ne débarquât dans le port. Aussi les rues de la ville et les promenades regorgeaient-elles d'uniformes étranges et variés: une douzaine ou deux de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique, des spahis, des Anglais en assez grande quantité, puis des officiers de toutes les nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et tant qu'il fallut songer à les utiliser et à les acheminer sur divers points de la Sicile.