Dans beaucoup de localités, bien des choses allaient un peu de travers. On se permettait quelques escapades à l'égard des propriétaires. On ne se privait même pas, à l'occasion, de les tuer, de les brûler et de les piller par-dessus le marché.
Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus de municipalité, ces espiègleries se commettaient tranquillement et paraissaient devoir rester impunies. Depuis le départ des Napolitains, on avait organisé quelques régiments; on les forma alors en brigades. Le général Türr prit le commandement de la première division, qui devait traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis gagner Catane. La seconde, commandée par le général Bixio, devait suivre aussi la route de l'intérieur, mais par la montagne. La troisième, sous les ordres du général Medici, devait prendre la route maritime de Palerme à Messine.
Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la division du général Türr se formait en bataille sur la place du Palazzo-Reale, où le général Garibaldi la passait en revue, et, vers les sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pièces de campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de munitions; les caissons étaient représentés par de simples charrettes ornées de petits pavillons. Toute cette division avait néanmoins bonne tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait énormément de bonne volonté. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe bataillon de chasseurs à pied piémontais, un bataillon de Suisses ou Bavarois, presque tous déserteurs de l'armée royale, et une belle compagnie de tirailleurs indigènes. Toutes ces troupes avaient une tenue assez régulière en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge et le pantalon de toile. Le képi piémontais figurait aussi généralement comme coiffure. Mais, pour le fourniment, c'était une autre affaire. Chacun avait organisé son havre-sac le mieux qu'il avait pu. La grande sacoche en sautoir était le plus généralement employée. On voyait des bidons de toute espèce, des cartouchières de modèles variés, mais le tout arrangé de la manière la plus commode.
Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de Missilmeri, qui devait être sa première étape. A son passage dans les rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on comprenait que c'étaient ces volontaires qui allaient décider en définitive du sort de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes royales, et devaient relever sur leur route le drapeau de l'ordre renversé en plusieurs endroits, et planter les couleurs italiennes sur les derniers points de la Sicile occupés par les troupes napolitaines. Le général Türr, qui les commandait, emportait avec lui toutes les sympathies de la population palermitaine. Malheureusement la maladie devait bientôt l'arracher, pour quelque temps, à sa division. Plusieurs jours après, à la même heure, le général Bixio partait aussi avec sa brigade.
Cette dernière était beaucoup moins forte que celle du général Türr. Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque tous hommes faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-là, quelques dizaines de moines défroqués, portant haut la tête et maniant certes mieux leur fusil qu'ils n'avaient manié le goupillon; mais, en résumé, cette brigade paraissait plus homogène que la division du général Türr. Elle n'avait pas d'artillerie, et possédait seulement quelques guides pour le service d'état-major du général. Sa mission était de réprimer vigoureusement les désordres qu'elle rencontrerait sur son itinéraire et de courir sus, sans miséricorde, aux bandes de malfaiteurs qui se montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisième corps, celui de Medici, partait ensuite par la route maritime de Palerme à Messine et devait se réunir, à un endroit donné, avec celui de Bixio.
On avait installé, à Palerme, une fonderie de canons qui fonctionnait déjà admirablement. Une partie des cloches non-seulement de Palerme, mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient été offertes par les églises et les couvents. Il y avait de quoi fondre plus de pièces qu'il n'en aurait fallu à une armée de cent mille hommes, et cependant il en restait encore une telle quantité que, les jours où elles se mettaient en branle et aux grandes fêtes, c'était un vacarme à ne pas s'entendre.
On fut un jour bien étonné en rade. Une embarcation du port, toute simple d'apparence, poussait du débarcadère et se dirigeait vers l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de laine rouge, étaient à bord de ce canot qui, bientôt, accostait l'amiral anglais.
Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son gouvernement n'était pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants des stations étrangères sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se dirigea vers le Donawerth, puis vers le commandant piémontais qui le salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre. Ces visites lui furent rendues avec empressement, mais toujours en écartant le caractère officiel. A cette époque aussi, le Franklin, capitaine Orrigoni, fut envoyé en mission sur la côte Sud. Il devait toucher à Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata, Terranova, et pousser jusqu'au cap Passaro. Il était chargé de rapporter les fonds offerts par les provinces, de faire le sauvetage d'un transport napolitain chargé de boulets et de canons, échoué entre Alicata et Terranova. Il devait aussi, à son retour, coopérer, s'il y avait lieu, au sauvetage du Lombardo à bord duquel une corvée de marins et d'officiers du génie maritime avait été envoyée préalablement de Palerme, et enfin y amener les délégués de toutes les villes du littoral.
Il serait trop long d'énumérer tous les décrets et tous les changements de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un peu partout, mais on cherchait cependant à faire pour le mieux. L'expérience seule manquait. On n'est pas parfait. Cette armée d'hommes déterminés manquait d'organisateurs. C'est à grand'peine si le service médical avait pu être installé dans les différents corps. Celui de l'intendance était tout à fait incomplet. On procédait, autant que possible, par réquisitions. Elles étaient payées par le trésor municipal; celui de l'armée était trop pauvre. On pouvait tout au plus compter aux volontaires leur mise en campagne: les officiers touchaient environ deux francs par jour, juste de quoi manger; le reste de leurs appointements devait leur être payé en arrérages, lorsque l'état de la caisse le permettrait. Quant au service des hôpitaux et des ambulances, c'était encore, il faut l'avouer, ce qui laissait le plus à désirer. La population palermitaine y mettait peu du sien, et l'empressement était minime pour recevoir les blessés dans les maisons particulières ou leur porter des secours, soit en nature, soit en argent. Déjà mal organisés, les hôpitaux eux-mêmes, accablés par ce surcroît de malades ou de blessés, n'offraient presque aucune ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des pansements.
On ne se serait jamais imaginé, certes, à voir l'égoïsme de la population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout au moins, de leurs libérateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de service ne surveillait les hospices ni les blessés à domicile. Ce qui est pire encore, ils étaient le plus généralement oubliés dans la répartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus grande partie étaient obligés de se contenter de bien peu; heureux encore lorsque le linge ne venait pas faire défaut aux blessés.