La garde nationale avait été organisée dès l'entrée de Garibaldi dans Palerme; mais elle était généralement assez mal vue par lui. Il n'appréciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait être appelée à rendre dans un moment donné. Le Dictateur disait qu'il lui fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par prendre un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une grande fermeté en plusieurs circonstances difficiles.

Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du Palazzo-Reale en traversant la place. Des cris de mort et des hurlements de vengeance sortaient de cette foule armée de toutes sortes de choses et éclairée par des torches au reflet rougeâtre et sanglant. Un malheureux, déjà blessé à la tête, était traîné, la corde au cou, par un horrible Quasimodo, espèce de bête féroce, bossue, tortue et bancale.

Les misérables qui entouraient la victime brandissaient à chaque instant sur sa tête des coutelas de toute nature. On entendait, dans cette foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que ferait une forte fusée en s'élançant dans les airs.

En voyant ce rassemblement à l'aspect sauvage, le poste de la garde nationale prit les armes et, à l'instant où, arrivés vis-à-vis le Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur victime, le chef du poste se jeta résolument, le sabre à la main, sur ceux qui serraient de plus près le pauvre diable; ses soldats en firent autant pour les autres, jouant un peu de la baïonnette par-ci par-là. Eu quelques moments la place était libre; les torches, abandonnées par leurs porteurs, gisaient à terre et les fuyards disparaissaient en toute hâte dans les rues voisines. Bien entendu, la victime était restée aux mains de la garde nationale sans autre mal qu'un coup de baïonnette dans la joue et un coup de couteau dans l'épaule. C'était, du reste, un assez triste personnage, pis qu'un sbire; c'était un traître qui avait vendu ses camarades lors de l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgré cela, Garibaldi, le lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le faisait embarquer sur un bâtiment en partance pour Naples.

Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde nationale plus sérieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait aussi quelquefois des manifestations.

La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays. C'est une coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce soir manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite, vous voyez une longue procession de promeneurs à pied, en voiture, à cheval, qui viennent défiler sous les fenêtres de l'autorité, ou même tout simplement se poser devant elles avec calme, y séjourner quelques instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en mêlent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour fêter l'arrivée d'un général ou d'un étranger de distinction. Dans ce cas, les plus huppés des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le salon du noble général ou étranger, lui adressent leurs compliments de bienvenue. Alexandre Dumas, qui était logé au Palazzo-Reale, ne put l'échapper, et fut le héros d'une cérémonie de ce genre. Une foule enthousiaste vint, une après-midi, encombrer brusquement la place vis-à-vis ses fenêtres, et s'égosiller aux cris de Viva Dumas! viva l'Italia! viva Dumas! viva la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas! etc.—«Qu'est-ce que Dumas? disait l'un à son voisin.—Je ne sais pas, disait l'autre.—C'est le frère du roi de Naples, ou bien encore c'est un prince circassien accablé de richesses qui vient mettre à la disposition de la liberté sicilienne ses sujets et son vaisseau.» Il va sans dire que la plus grande partie connaissait parfaitement notre illustre romancier; mais, dans la classe vulgaire qui, généralement, ne sait pas lire, en Sicile, il n'est pas étonnant que la majorité ne connût pas, même de nom, l'auteur des Mousquetaires et des Mémoires de Garibaldi. En somme, Dumas se prêta galamment à l'ennui de la réception qui suivit la manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais défaut, et renvoya tout le monde content, même les musiciens qui terminèrent la cérémonie par une sérénade, et auxquels il dut, à en juger d'après leurs figures épanouies, distribuer quelques-uns des trésors de Monte-Cristo. Deux ou trois jours après, Dumas quittait Palerme, et faisait route, avec la brigade de Türr, pour Caltanisetta et Girgenti où son yacht devait le reprendre. Ce fut un départ tout militaire. Il y avait là Legray, le photographe, Lockroy, le dessinateur, etc., enfin, une quatorzaine de troupiers finis, plus ou moins moustachus, plus ou moins barbus, le sac au dos, le fusil à deux coups sur l'épaule, et chacun avec un râtelier varié à sa ceinture.

Il était trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit en marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes pointers anglais en éclaireurs, et le pilote du yacht à l'arrière-garde. Mais revenons à Palerme.

Pendant que tous ces événements se passaient, la ville avait repris son animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brillé beaucoup, avait un certain essor, grâce aux volontaires. On se croyait enfin pour toujours débarrassé des Napolitains. Cependant, une vague inquiétude, causée par les nouvelles de l'intérieur, courait dans les classes élevées. Il ne fallut rien moins que le départ des colonnes mobiles pour calmer un peu certaines craintes, peut-être exagérées, mais certainement motivées par les événements de Modica, Caltanisetta, etc.

Malgré toutes ses préoccupations militaires et les ennuis que lui causaient ses embarras ministériels, le Dictateur n'en trouvait pas moins encore le temps de réunir ses municipalités pour essayer, sinon une réorganisation complète, du moins un attermoiement qui permît d'attendre, avec une certaine tranquillité, une époque plus calme. Le général Orsini, ministre de la guerre, faisait de son côté tout son possible pour organiser et mettre en état quelques batteries d'obusiers de montagne et de pièces de campagne dont l'armée libératrice avait le plus grand besoin. On formait aussi deux régiments de cavalerie, et les remontes avaient fini par produire un assez bon résultat pour espérer que l'on pourrait même dépasser ce chiffre.

Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires arrivant chaque jour, le général Garibaldi ordonna une revue pour le 2 juillet, au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars.