A cet effet, dès trois heures du matin, toutes les troupes se mirent en marche et se trouvèrent bientôt réunies sur le terrain de manoeuvres. Il est impossible de donner une juste idée de ce spectacle. L'emplacement, par lui-même, est quelque chose de magnifique. D'un côté la mer, de l'autre le mont Pellegrini, avec ses formes majestueuses et ses rochers aux tons violets, que le soleil levant colorait des teintes les plus vives et les plus harmonieuses; du côté de la campagne, la promenade de la Favorita et la fertile vallée de la Conca-d'Oro. Les curieux étaient en petit nombre. On ne se lève pas d'aussi bonne heure à Palerme, et le général Garibaldi, peu désireux d'une nombreuse assistance, avait songé, avant tout, à la santé des soldats en ne les exposant pas aux intolérables chaleurs du milieu de la journée. Parmi les troupes qui défilèrent devant le général on remarquait surtout, à leur belle tenue, les corps toscan et lombard; la légion anglo-sicilienne y était représentée par son bataillon de dépôt. Quant aux recrues, elles n'étaient pas brillantes: il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre même n'étaient pas armées. Telle qu'elle était, cette armée comptait encore douze à treize mille hommes. Le défilé eut lieu aux cris de Viva la liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele! Il est à remarquer que ce dernier nom ne venait jamais qu'après celui de Garibaldi.
Le lendemain de cette revue, le général Türr revenait à Palerme, forcé, par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il dut s'embarquer immédiatement pour Gênes et aller prendre les eaux que l'état de sa blessure réclamait.
Un nouveau décret du Dictateur venait aussi, à cette époque, confisquer au profit de l'État les biens d'une foule de congrégations religieuses plutôt nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait un non-sens avec le nouvel état de choses. C'étaient, entre autres, les Jésuites et les congrégations du Saint-Rédempteur. La municipalité vint aussi offrir à Garibaldi, en même temps que ses remerciements, le titre de citoyen de Palerme. Le conseil municipal, dans cette occasion, ne dissimula pas au Dictateur que la population attendait avec une vive impatience le vote de l'annexion; que cette mesure seule ramènerait le calme et la sécurité dans le commerce et l'industrie, en même temps qu'elle permettrait de réprimer vigoureusement les excès qui, dans certains districts, ensanglantaient la révolution sicilienne. Le général se montra très-reconnaissant du droit de cité qu'on lui octroyait, mais, quant à l'annexion, sa réponse, quoique longue, pouvait se résumer en quelques lignes:
«Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile seule, et, tant que l'Italie entière ne sera pas réunie et libre, rien ne sera fait pour une seule de ses parties.» Ce qui n'empêcha pas les mécontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir afficher dans quelques rues, sur les portes et fenêtres, de vastes pancartes blanches, portant:—«Votons pour l'annexion et Vittorio-Emmanuele!»
La demande du conseil municipal exprimait-elle sincèrement le voeu de la nation? C'est ce que l'avenir prouvera.
A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres. Un monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et à la liberté en invoquant ... l'exemple des Vêpres siciliennes. Le moment était en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir; c'était une grande preuve de tact et de bon goût! «Montrons-nous, disait-il, les dignes fils des héros qui délivrèrent jadis leur patrie!» Je ne sais si les Palermitains avaient conservé un culte très profond pour ces héros d'un autre âge, mais la proclamation ne fit lever que les épaulés chez tous ceux qui la lurent.
On avait espéré à Naples que la promesse d'une constitution et l'adoption des couleurs italiennes par François II feraient sensation à Palerme et dans la Sicile, et ramèneraient quelques esprits au gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme, à Naples, et les bâtiments de guerre napolitains, saluèrent seuls ces modifications à une politique à jamais repoussée par l'opinion publique. Quant à Palerme et à la Sicile, la nouvelle y passa tout à fait inaperçue; ce ne fut pas cependant la faute du général qui la fit afficher partout; elle reçut le même accueil que la proclamation de l'habile panégyriste des Vêpres siciliennes.
Le moment approchait où l'armée libératrice allait sortir de l'immobilité et reprendre l'offensive. Il était fortement question de l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes indépendantes. Quatre forts transports à vapeur avaient été achetés par le général Garibaldi et on se disposait à les armer aussi bien que possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possédait déjà, une petite escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes à la fois. Trois nouveaux bâtiments vinrent encore bientôt l'augmenter. Un matin, la population des quais fut stupéfaite de voir apparaître l'une des plus jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon à la corne, mais le guidon parlementaire au mât de misaine. Elle approchait toujours, traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port. Quelques instants après, son pavillon était amené et remplacé par les couleurs italiennes. Le général Garibaldi se rendit à bord, et reçut le bâtiment qui lui fut remis par le commandant et la presque totalité des officiers. Quant aux matelots, ils furent débarqués, et la plupart s'en retournèrent à Naples. Un nouvel équipage fut formé immédiatement, un commandant nommé, et le Véloce repartait de suite en croisière, pour revenir, vingt-quatre heures après, avec deux prises napolitaines, l'Elba et le Duc de Calabre. C'était donc un vrai bâtiment de guerre ajouté au matériel naval dont pouvait dès lors disposer le général Garibaldi.
Trois jours après, l'on apprenait l'arrivée de la colonne Medici à Barcelona et la marche en avant du général napolitain Bosco.
C'est à Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite, cette ville va devenir le théâtre de nombreux et intéressants événements.