IV
Messine, à peine remise du bombardement de 1848, devait ressentir le contre-coup immédiat des événements de Palerme. Plusieurs fois ravagée par la peste et les tremblements de terre, celui de 1783, entre autres, qui fit périr plus de quarante mille personnes, elle est construite en amphithéâtre sur le bord de la mer et à peu près au milieu du détroit qui porte son nom. Cette ville est partagée, dans le sens de sa longueur, par deux grandes voies parallèles au quai du port, la strada Ferdinanda et le Corso. Une quantité d'autres rues coupent ces deux premières à angle droit et viennent aboutir sur le quai. Dès qu'on a traversé le Corso, le sol s'élève rapidement et les rues deviennent presque impraticables aux voitures. C'est là que sont les quartiers des couvents.
Le port, qui est vaste et parfaitement à l'abri, est défendu par une imposante citadelle, pentagone régulier dont chacun des bastions est retranché et fermé à la gorge par une tour maximilienne. Les deux qui sont sur le front de la place en regard du champ de manoeuvres de Terranova sont carrées et munies de canons de gros calibre. Plusieurs ouvrages y ont été ajoutés à diverses époques: entre autres une batterie rasante casematée de vingt-deux pièces, construite en face de la ville sur l'emplacement de l'ancien chemin couvert, et un autre ouvrage allongé en forme de jetée, défendu à son extrémité par une forte batterie qui commande la mer et le détroit.
Au delà de la citadelle, une étroite langue de terre, haute tout au plus de deux ou trois mètres au-dessus du niveau de la mer, et appelée bras de Saint-Renier, se dirige vers l'entrée du port. A son extrémité se trouve un second fort qui porte le nom de San-Salvador. Trois autres occupent les points culminants des collines qui avoisinent la ville. On conçoit dès lors comment les habitants ne pouvaient mettre le nez à leur fenêtre sans apercevoir quelques canons braqués dans leur direction.
Les quais sont magnifiques et bordés de belles constructions malheureusement inachevées ou en ruines. Au beau milieu un affreux Neptune à jambes torses, tenant en laisse deux monstres encore plus laids et plus difformes que lui qu'on décore des noms de Charybde et de Scylla, se pavane sur un socle bizarre; c'est une oeuvre florentine, on la prendrait plus volontiers pour celle de quelque sauvage sculpteur de la Nouvelle-Calédonie. Il y a un beau jardin public appelé la Flora, où l'on fait de la musique. Des églises à chaque pas et autant de couvents que de maisons. Les jours de fête religieuse et même à certaines heures du soir, celle de l'angelus, par exemple, c'est un vacarme de cloches, de pétards et de coups de fusil à étourdir Vulcain et ses Cyclopes. Quant aux rues, elles sont dallées et assez propres au premier abord, mais elles ne supportent guère un examen attentif. La cathédrale possède un baldaquin en pierre dure de la plus grande richesse et d'une exquise élégance. Ce monument fut commencé par le duc Roger et terminé plus tard. La façade, de style ogival, est en marbre et ornée de mosaïques et de bas-reliefs. Elle est malheureusement à moitié détruite.
Une charmante petite fontaine se laisse encore admirer sur la place, mais dans quel état est-elle! C'est à peine si l'on peut en approcher, tant les immondices et le fumier encombrent ses abords. Les marbres disjoints menacent ruine, et les bas-reliefs, ainsi que les gracieuses statuettes de femmes assises qui supportent la vasque supérieure, sont ornés d'une telle croûte de crasse, de boue et de sable, qu'on a peine à en distinguer les contours et la forme.
Elle fut édifiée en 1547 par Fra Giovanni d'Angelo. La place est assez belle, du reste, et ornée de deux statues: l'une en bronze, représentant Charles II à cheval, et l'autre le bon roi Ferdinand. Le Corso et la strada Ferdinanda sont les promenades favorites des habitants. Il y a des quantités de palais, mais ils sentent la misère à dix lieues à la ronde. A part quelques exceptions, lorsque l'oeil vient à plonger dans ces somptueuses habitations, on reste épouvanté de ce qu'on aperçoit à l'intérieur. Une haute chaîne de montagnes, appelée monts Pelore, entoure la ville et va aboutir au Faro.