Depuis le débarquement de Garibaldi à Marsala, les habitants de Messine, quoique non moins exaltés que ceux de Palerme, paraissaient frappés de stupeur. Plus les troupes royales arrivaient en ville, venant de Palerme, Trapani, Girgenti, etc., enfin de partout excepté de Syracuse, et plus on s'empressait de fermer les magasins, d'emballer les marchandises et de les cacher partout où faire se pouvait. On se remémorait avec crainte les horreurs du premier bombardement et on en prévoyait un second pire encore et presque inévitable.
La citadelle et les forts entassaient effectivement canons sur canons, perçaient meurtrières sur meurtrières, blindaient leurs embrasures et couvraient leurs parapets de sacs à terre.
Près de trente mille hommes défendaient ces ouvrages et formaient autour de Messine, sur tous les points dominants des monts Pelore, une suite de postes d'observation dont le télégraphe et le monte Barracone étaient le centre et la base de défense.
Toujours en alerte, toujours sur pied et toujours en tenue de campagne, ces troupes paraissaient décidées et dévouées. Le général Clary, qui commandait en chef, avait l'ordre formel de n'abandonner aucun des points utiles à la défense. On devait donc croire que les colonnes libérales rencontreraient une résistance désespérée. Or les habitants de Messine, en prévision de ces événements, avaient quelques raisons de s'alarmer. Si les soldats royaux paraissaient vouloir défendre leur drapeau un peu mieux qu'à Palerme, on pouvait être certain que la plus grande partie se hâteraient aussi de profiter des moments favorables pour renouveler les scènes de massacre et de pillage qui avaient désolé Palerme et autres lieux. Aussi, tous les magasins restaient-ils, depuis près d'un mois, impitoyablement fermés; les rues presque désertes de jour, étaient, la nuit, entièrement abandonnées. On n'y rencontrait que de longues files de factionnaires tirant à tort et à travers à la moindre alerte, sans beaucoup de souci de l'endroit où leurs balles allaient se loger, ni du mal qu'elles pouvaient faire à des innocents.
A l'approche des colonnes de Garibaldi, la désertion, qui commença parmi les troupes royales, amena un relâchement marqué dans la discipline et, par suite, augmenta les craintes: dans la nuit du 23 au 24 juin, quelques coups de feu, tirés par des sentinelles timorées, donnent l'alarme aux postes de la ville. Plusieurs se mettent en retraite sur la citadelle et, sans autre forme de procès, commencent à piller les maisons. Deux habitations furent complètement saccagées; heureusement les propriétaires, comme la plupart des habitants, étaient absents. Ceux qui le pouvaient passaient la nuit à la campagne où ils se croyaient plus en sûreté que dans la ville. Les consuls, entre autres celui de France, M. Boulard, firent d'énergiques remontrances au général commandant en chef qui répondit qu'il était peiné de ces actes inqualifiables d'indiscipline et de ladronerie, mais que malheureusement les moyens de répression lui manquaient: il promit cependant de faire une enquête; on savait ce que cela voulait dire.
A partir de ce jour, la panique devint générale. Les familles riches affrétèrent, à quelque prix que ce fût, des bâtiments étrangers à bord desquels elles embarquèrent, en toute hâte, meubles et argenterie. Certains commerçants payaient jusqu'à quinze livres par jour rien que le droit de rester à bord des bâtiments sur rade, sans préjudice des autres dépenses; tandis que d'autres, moins riches, ne pouvant retenir des bâtiments de commerce, louaient des bateaux de pêche et des chalands. Les plus pauvres, emportant leurs enfants dans leurs bras et leurs matelas sur le dos, se dirigèrent vers les plages du Paradis, de la Grotta et du Faro qui offrirent ainsi bientôt l'aspect d'une ville improvisée.
Les consuls qui avaient des bâtiments de leur nation sur rade, s'empressèrent aussi d'y transporter les archives de leurs chancelleries. Les autres les évacuèrent sur leur maison de campagne. Le service des messageries impériales lui-même fut obligé de chercher un refuge sur une mahonne installée ad hoc. Quant aux administrations, il n'y en avait autant dire plus. Chacun s'empressait de mettre la clef sous la porte et de décamper sans tambour ni trompette. Le service des postes, seul, tint bon ou à peu près. Chose étrange, il apportait à Messine les édits de Garibaldi que l'on affichait tranquillement, et réciproquement, il remportait à Palerme les décrets et journaux napolitains. Quant aux tribunaux, à la municipalité, etc., un décret du général Garibaldi, publiquement affiché dans les rues de la ville, leur avait enjoint de se rendre à Barcelona, et tout le monde s'était empressé d'obéir, excepté le directeur de la Banque qui avait prétexté la nécessité de sa présence à Messine pour éluder l'ordre du Dictateur.
Les églises elles-mêmes restaient en partie fermées; c'est à peine enfin si l'on pouvait se procurer les objets les plus nécessaires à la vie. Le commerce maritime, de son côté, devenu complètement nul, faisait, des quais une vaste solitude que rien ne venait troubler, sauf les cris des factionnaires et le bruit des marches et contre-marches des soldats, dans lesquels on commençait à avoir si peu de confiance qu'on ne les laissait plus séjourner quarante-huit heures dans le même endroit.
Le 14 juillet, plusieurs bateaux calabrais, ayant à bord des volontaires, débarquaient à un mille et demi de la ville, sur la route de Taormini, et les hommes se répandaient isolément dans la campagne.
Les troupes royales, en observation dans les environs, ne les virent pas ou ne voulurent pas les voir.