- Tu crois, répondit Laferrière... En effet, on croit, et puis, un jour... enfin assez, ne me fais pas dire, Boum ami, justement ce que je ne veux pas te dire. Mais crois-moi, attends.
Evidemment, pour le petit cerveau, il y avait encore là un mystère. Pendant un instant, un silence, l'enfant, la tête entre ses deux mains, essaya de comprendre. Laferrière le laissa méditer. Mais Boum renonça vite à chercher:
- Peut-être, fit-il brusquement d'un air détaché, vous avez raison. Je ne sais pas tout. Un jour je saurai. D'ici là, j'en veux à tous ceux qui m'ont fait mal. (Et pour la première fois, sa figure d'enfant devenait mauvaise.) Je m'appliquerai à vivre seul, sans regarder personne. Je reconnais maintenant, que j'étais sot de vouloir me battre en duel. Ce n'est décidément pas la manière. Plus tard, je ne sais pas encore comment, mais je vous le jure, je me vengerai...
Et Boum quitta son vieil ami sans le moindre attendrissement, en lui tendant une main froide et en disant à celui qui lui avait parlé avec tout son coeur un "merci quand même", désabusé et rageur, dont Laferrière resta médusé. Sa figure d'enfant avait eu soudain une expression de cruauté méchante. A voir ce Boum, qui avait toujours été si tendre, si bon, on eut dit à cet instant une petite bête féroce qui aurait eu un sens humain de la cruauté.
IX
Des années passèrent. Boum, suivant à la lettre les conseils de son vieil ami, l'avait complètement délaissé. Cancre dans ses diverses classes, il avait vécu des années de collège au milieu de ses condisciples sans jamais leur faire de confidence et sans se faire une seule amitié. Ceux-ci le tenaient pour un mauvais camarade, les maîtres le tenaient pour un mauvais élève. Assez intelligent, il avait un dédain souverain pour l'effort et méprisait les résultats naïfs auxquels aspiraient ceux de son âge. Il était d'un égoïsme parfait. Il savait devoir être riche. Il affectait en toute circonstance, un scepticisme déplacé et passablement agaçant. C'est ainsi qu'il atteignit l'âge d'homme.
Maintenant il a vingt-quatre ans. Physiquement c'est un beau gars. Grand, bien découpé par l'entraînement à tous les sports, il est élégant dans ses gestes, mais son visage complètement rasé a déjà dans le regard et dans le pli de sa bouche jolie, je ne sais quoi de blasé et de vieux.
Boum s'est amusé. Malheureusement, à cause de son argent, il n'a pas reçu de sa vie dissipée l'éducation dernière qu'en reçoivent les jeunes hommes qui sont obligés de s'imposer par un quelconque mérite. Il n'eut jamais besoin d'être fin, d'être délicat, d'être amusant même; ses moindres gestes, même ceux du plus mauvais goût, recevaient toujours les approbations louangeuses du monde intéressé dans lequel il évoluait. Au contraire, il avait acquis la réputation d'un être supérieurement habile, d'un malin à qui "on ne la fait pas".
Un certain printemps, il avait fait, sur le yacht d'un de ses amis, une croisière. Le voyage avait duré deux mois et, par suite de sa situation de fortune et de ses qualités physiques, il avait été le "beau" du navire comme certaines femmes sont, de l'autre côté de l'Atlantique, "les belles de la cité".
A bord, il avait rencontré une petite jeune fille très douce et très blonde. Il s'en était amusé comme de toutes les femmes. Mais la petite n'avait pas su jouer tout le temps. Une nuit, en Méditerranée, en rade des îles grecques, elle était venue le retrouver devant la porte de sa cabine, à l'arrière du bateau. Tout le monde était couché. Le décor était magique, c'était partout comme une symphonie magnifique de tous les bleus que des yeux virent jamais. Au fond, les îles bleu sombre coupaient la ligne monotone de la mer plate, bleue aussi, sur laquelle la lune faisait comme un immense chemin bleu d'acier. La jeune fille était belle, roulée dans sa cape blanche. Elle se tenait presque droite sur un fauteuil de pont. Boum était vautré sur un paquet de cordages. Ils parlèrent longtemps. A la fin, elle lui avait dit: