La vie sociale et économique. — Je n’ai pas parlé de l’O. Guir parce que je ne l’ai pas vu. — Mais le triangle montagneux inscrit entre les deux oueds, Guir et Zousfana, constitue une région naturelle, un pays, qui a son unité économique, sociale et même politique.

Les procédés d’irrigation ne sont pas essentiellement originaux, cela va sans dire, il est intéressant pourtant de constater la coexistence des procédés telliens et sahariens.

Il y a des barrages maçonnés au travers de l’oued tout comme dans l’Atlas de la Mitidja encore que beaucoup plus modestes. Les étangs de Fendi et de Béchar sont œuvre humaine, l’eau s’y étale en arrière d’un barrage en maçonnerie.

Les puits sont la grande ressource, et chaque jardin a le sien : mais les foggaras (aqueducs souterrains) apparaissent déjà dans toutes les oasis ; ils sont brefs et à fleur de sol, bien éloignés encore de pouvoir se comparer aux extraordinaires galeries du Touat, dont c’est précisément l’énorme développement qui fait le caractère ; ils portent le même nom pourtant et sont identiques en effet au moins dans leur essence.

Ceux du pied de l’Atlas, à Beni Ounif par exemple, évidés en plein cailloutis pliocène, rappellent curieusement ce qu’on dit des travaux analogues dans l’oasis de Merrakech.

J’ai recueilli à Beni Ounif quelques renseignements sur la façon dont l’eau se partage entre les usagers. L’instrument de mesure porte le nom de karrouba ; c’est un vase de cuivre percé d’un trou, par lequel entre goutte à goutte, en un temps déterminé, une heure par exemple, l’eau sur laquelle on fait flotter le vase[131]. En somme, c’est un sablier d’eau. C’est donc le temps d’irrigation qu’on mesure et non pas directement la quantité d’eau employée. L’objet des transactions, ce qui se vend et se loue, ce qui se fait objet de propriété, c’est la karrouba, l’heure d’irrigation. Ce système n’a rien de particulier, il est usité au contraire dans beaucoup de régions algériennes. Il est tout différent pourtant de celui qu’on emploie aux oasis sahariennes, au Touat par exemple ; là-bas c’est l’eau même qu’on se partage et dont on est arrivé à jauger le débit par des procédés primitifs et ingénieux.

Les cultures elles aussi présentent un caractère mixte. La plus importante à coup sûr est la culture d’oasis, de jardin, à l’ombre des dattiers ; il faut noter seulement que les dattes les plus prisées de beaucoup sont importées du Tafilalet ; mais le dattier n’en demeure pas moins par excellence, comme au Sahara, l’objet de la propriété et l’unité d’évaluation de la richesse. Pourtant la culture des céréales coexiste, de l’orge en particulier, non pas seulement dans l’oasis, en jardins, mais indépendamment de toute palmeraie, en plein champ, dans des plaines d’alluvions fécondées par les crues. C’est ainsi que les Ouled Djerir cultivent de l’orge à el Morra sur la Zousfana et surtout les Doui Menia dans le Bahariat sur le Guir.

En 1902 à Tar’it, à Igli, et jusqu’à Beni Abbès, tandis que l’orge de l’administration se vendait 32 francs celle du Guir en valait 17. Il serait exagéré de conclure que le Bahariat produit assez pour alimenter une exportation sérieuse. On a expérimenté que la moindre demande fait tout de suite hausser les prix, parce que les stocks sont très faibles, mais du moins le pays suffit-il à sa consommation, et non seulement à celles des êtres humains, mais encore des chevaux.

En effet les Doui Menia élèvent une race de chevaux renommés. Nous sommes ici encore dans le domaine des nomades cavaliers et non dans celui des méharistes. Assurément les chameaux abondent, mais ce sont chameaux de bât. Les Doui Menia et les Ouled Djerir pratiquent naturellement le banditisme à travers le Sahara. Le Sahel marocain en particulier a beaucoup à se plaindre de leurs rapines. Le Bulletin de la Société d’Alger[132] a donné un récit tout à fait curieux de rezzou Doui Menia au Sahel. En 1904, une harka partie du Guir a poussé jusque dans l’Adr’ar des Ifor’ass et s’est heurtée à la garnison française de Tombouctou. Mais les Ifor’ass bons méharistes ont constaté avec surprise l’absence totale de méharis dans le camp ennemi, et leur terreur qui fut très vive s’en est mêlée de quelque mépris. Ces énormes randonnées, lorsque le cheval devient inutilisable se font à pied, avec la faculté naturellement de se reposer sur le dos des chameaux de bât. Dans toute la Zousfana il est impossible d’acheter une selle de méhari, et si on a la bonne fortune d’en rencontrer une elle provient d’une razzia au Sahel.

Il est de conséquence que les Doui Menia et les Ouled Djerir soient des cavaliers incapables de dresser un méhari. C’est un trait qui les rattache à la région des steppes, des hauts plateaux, et qui les montre étrangers au vrai désert.