La société a bien un caractère saharien ; la distinction fondamentale est entre sédentaires et nomades. Les moines de Zaouia mis à part, on trouve, en règle générale, fixée dans les ksars, une humanité inférieure et subordonnée ; il y a bien dans chacun d’eux une minorité d’hommes libres, ou ce qui revient au même de propriétaires, qui maintiennent, à l’abri de leurs murailles, une indépendance précaire et humiliée. Les ksars sont par définition des bourgs fortifiés, et il n’y a pas une seule agglomération qui ne soit une forteresse, on dort chaque nuit sous verrous, gardé par des sentinelles, ce qui implique à la fois une grande insécurité et quelque prétention à l’autonomie. Les ksouriens sont strictement réduits à la défensive, et ici comme ailleurs l’offensive seule assure la prééminence. La bourgeoisie libre des ksars est à peu près invariablement rattachée à une tribu nomade par un lien de vasselage, qui implique de la part du nomade la protection militaire, de la part du ksourien le paiement d’un tribut, la reconnaissance de certains avantages précis, et la tolérance de beaucoup d’abus vagues. Dans les palmeraies d’ailleurs, c’est un petit nombre de jardins qui restent la propriété de la bourgeoisie locale ; la plus grande partie des palmiers appartiennent aux nomades suzerains, qui viennent une fois l’an camper sous les murs du ksar et faire la récolte.
Aussi la plus grande partie des ksouriens ne sont ni libres ni propriétaires, c’est le misérable prolétariat des khammès (métayers, serfs de la glèbe). Le contrat de métayage varie médiocrement suivant les oasis, il reste identique dans ses grandes lignes.
Le métayer khammès, comme son nom l’indique, a théoriquement droit au cinquième de la récolte ; mais dans les palmeraies ce cinquième est calculé d’une façon particulière. Les produits se répartissent en deux catégories très différentes ; les légumes du jardin, qui sont l’accessoire, et les dattes qui sont l’essentiel. Tous les produits potagers, tout ce qui pousse à l’ombre des palmiers, appartient sans restriction au khammès. Le propriétaire se réserve toutes les dattes, moins une faible fraction, qui est en général d’un septième, ou bien encore d’un régime par palmier, abandonné au khammès.
Cette société sédentaire se retrouve dans tout le Sahara algérien, et déjà d’ailleurs dans le sud de l’Algérie (dans la chaîne dite des Ksour). Mais ici, on l’a déjà dit, nous voyons apparaître un élément nouveau, inconnu à l’Algérie ; presque tous les khammès sont des haratins, c’est-à-dire qu’ils appartiennent à une race distincte, soudanaise. Nous arrivons déjà dans une région trop chaude et trop paludéenne pour que la race blanche puisse survivre au travail de la terre.
La bourgeoisie ksourienne d’ailleurs se distingue des nomades sinon par la race du moins par la langue. Tous les ksouriens, au rebours des nomades, parlent un dialecte berbère, et ils donnent à ce dialecte le nom de Zenatiya ; c’est précisément ainsi que les Berbères des oasis appellent leur langue. De l’identité du nom avons-nous le droit de conclure à l’identité des dialectes ? Assurément non, il faut attendre des études plus approfondies. Pourtant les ksouriens de Beni Ounif déclarent comprendre sans difficulté les gens du Touat, tandis qu’ils se débrouillent mal, disent-ils, dans le dialecte du Tafilalet[133].
Les suzerains de tout le pays sont en somme les Doui Menia, ce qui lui donne une sorte d’unité politique.
Les Ouled Djerir, encore que très individualisés par leur origine distincte et par bien des traits de caractère, ne sont qu’une petite tribu besogneuse, encore affaiblie et appauvrie par des guerres récentes et malheureuses contre les Beni Guil[134] ; ils ont dû accepter le patronage et même rentrer dans les cadres de la grande tribu Doui Menia.
Sur les Doui Menia on n’a pas encore de renseignements démographiques précis. Mais ils ont au Sahara une réputation de bourgeois à leur aise, de gros commerçants entrepreneurs de caravanes, présentant une certaine surface, plus estimables, par exemple, que les Beni Guil, qui sont des « chacals ». Il n’est pas douteux que tout cela ne soit très relatif. Mais à coup sûr la tribu est prospère, et même amollie par la prospérité ; leur réputation militaire est médiocre.
La route transsaharienne et Figuig. — La caractéristique principale de la région entre Guir et Zousfana est d’être la porte du Sahara et du Soudan. Là exactement aboutit la route qui, par l’oued Saoura, le Touat, le Tidikelt, le Hoggar, l’Adr’ar des Ifor’ass constitue la voie la plus commode probablement de tout le désert, les routes les plus voisines de l’Atlantique mises à part. Cette fameuse « rue de palmiers » longue de 800 kilomètres, et qui mène au cœur du Sahara, au pied des premiers escarpements du Hoggar, ne paraît pas avoir d’analogue au désert. Interrompue par des brèches insignifiantes, cette fantastique ligne de verdure va exactement d’In Salah à Figuig ; et c’est à elle que Figuig est redevable de son importance. Le Grouz est un obstacle très sérieux aux communications du N. au S., avec sa longueur de 80 kilomètres, ses sommets qui atteignent 1800 mètres, et la continuité impressionnante de ses murailles calcaires. Cette continuité, il est vrai, n’est pas toujours réelle : immédiatement a l’O. du Chafet el Koheul, point culminant du Grouz, l’oued el Ouazzani ouvre à travers toute l’arête une brèche très curieuse : c’est un long couloir, aboutissant à un énorme cirque, au N. duquel la paroi septentrionale du Grouz, très abaissée et amincie, est réduite pour ainsi dire à une pellicule. On a déjà dit combien le Grouz, vu de près, apparaît articulé ; ici il est évidé intérieurement. Il n’en est pas moins vrai que ce défilé et ses pareils, s’il en existe, sont d’accès assez pénible ; ce sont des portes dérobées par où se faufilent éventuellement les bandes de pillards ; ce ne sont pas des chemins pour d’honnêtes chameaux de caravane, pesamment chargés. La voie de communication normale évite le Grouz et passe par Figuig, dont le nom signifie en arabe le « petit col ». C’est une porte entre le Maroc et le Sahara, et elle s’ouvre précisément au point où vient se raccorder à l’Atlas la « grande rue des Palmiers ».
Ainsi Figuig n’est pas seulement, grâce à ses eaux artésiennes, un centre agricole considérable pour le pays ; c’est encore, grâce à sa situation géographique, ce qu’on pourrait appeler un centre urbain et commercial, avec une population de Juifs qui a su, par exemple, comprendre immédiatement les avantages du chemin de fer et en tirer parti.