Les ksars et les ksouriens du Gourara n’ont pas été l’objet de monographies au rebours de ceux du Touat. D’ailleurs, même au Touat, on ne s’est jamais préoccupé dans les statistiques d’établir la proportion respective des Berbères et des Arabes. Nous manquons donc de chiffres précis.
En gros du moins il est certain que le Gourara est presque tout entier berbère. Les Berbères s’y présentent en masses compactes, constituant des ksars entiers, la plupart des ksars, si bien qu’on a plus vite fait d’énumérer ceux qui ne le sont pas.
Le Tinerkouk tout entier est habité par des Arabes (Chaamba, Ouled Sidi Cheikh, etc.). A l’ouest du Tinerkouk et à l’extrémité orientale de la sebkha du Gourara, un certain nombre de ksars, groupés auprès de la zaouia d’el Hadj Guelman appartiennent aux Khenafsa qui sont en partie nomades, et qui sont arabes. A l’autre extrémité du Gourara, au voisinage du Touat, Sba, Guerrara, Ouled Mahmoud sont arabes, ainsi que quelques ksars de l’Aouguerout.
Tout le reste est berbère, en particulier les groupes les plus importants du Gourara, Timimoun, Charouïn, Brinken. Ces Berbères se donnent à eux-mêmes le nom de Zenati, et à langue qu’ils parlent celui de Zenatia. Inutile de faire observer que les Zénètes sont une grande famille berbère bien connue ; et on a déjà dit que les indigènes de Figuig se réclament eux aussi de cette famille. Les Beni Goumi sont classés par Ibn Khaldoun parmi les Zenata, de même que les Rached qui ont donné leur nom au ksar Gourarien d’Ouled Rached.
La Zenatia d’ailleurs est parlée dans tout le Sahara algérien, au M’zab, à Ouargla, dans l’O. R’ir[180].
Les Zenati du Gourara, lorsqu’ils savent l’arabe, ont une prononciation très particulière et très défectueuse ; par exemple ils prononcent le t (ت) ts comme les Tlemcéniens. Sur cette particularité de la prononciation tlemcénienne voilà ce qu’écrit M. W. Marçais. « Le ث et ت se sont confondus en Tlemcénien en un son unique ț ; le ț n’est plus une dentale pure ; c’est en quelque sorte une lettre double équivalente à ts, prononcé en une seule émission de voix. Cette prononciation est courante aussi en algérois et dans les dialectes citadins du Maroc septentrional. Peut-être faut-il l’attribuer à une influence berbère[181]. »
Je ne puis malheureusement pas pousser plus loin l’étude des déformations que les Zenati font subir à l’arabe ; elles sont à coup sûr assez nombreuses et assez considérables pour frapper immédiatement une oreille peu exercée. Dans la bouche d’un Zenati l’arabe sonne décidément comme une langue étrangère.
Les seules inscriptions berbères que je connaisse au Gourara sont à Ouled Mahmoud. Il y en a deux groupes l’un auprès du vieux ksar abandonné, et l’autre au sommet du ksar actuel ; ces dernières sont sûrement antérieures à la construction du ksar qui est tout récent ; aussi on a bâti sur l’inscription, dont une moitié se trouve à l’extérieur et l’autre à l’intérieur d’une maison[182]. Le sens de ces inscriptions est inconnu et les indigènes sont fort éloignés d’avoir à leur sujet des souvenirs précis, puisqu’ils les croient hébraïques. A coup sûr les caractères sont berbères, et probablement assez récents, libyco-berbères plutôt que libyques. L’inscription du vieux ksar est accompagnée de grafitti libyco-berbères (chameaux). Elle est accompagnée aussi d’une inscription arabe, facile à déchiffrer ; elle a le caractère d’un épithalame, à moins qu’on ne préfère lui en prêter un érotique ; ce sont deux noms accolés d’homme et de femme. — « Un tel fils de Zenati — une telle fille de Zenati. » Ce ksar d’Ouled Mahmoud d’ailleurs, où l’empreinte berbère est restée marquée jusque dans une inscription arabe, est précisément un des rares points du Gourara d’où le dialecte berbère a officiellement disparu. Aujourd’hui Ouled Mahmoud est habité par des gens de langue arabe, qui ont un affreux accent zenati, mais qui se disent issus d’un ancêtre commun venu de Tunis. Une inscription dans la mosquée donnerait la date exacte de l’arrivée de l’ancêtre. — Ancêtre qui a bien des chances d’être simplement spirituel et éponyme pour beaucoup de ses prétendus descendants. Cela signifie apparemment que Ouled Mahmoud a été converti à la stricte observance de l’islamisme et à l’usage de la langue arabe par un santon tunisien, bâtisseur de mosquée, du nom de Mahmoud.
D’après les officiers il y a une différence marquée de mentalité entre les ksouriens arabes et berbères ; au Gourara les premiers sont de relations plus courtoises, d’idées plus larges et de compréhension plus rapide ; les Berbères donnent une impression d’infériorité et de sauvagerie. Au Touat et au Tidikelt en effet ce bloc zenati du Gourara a mauvaise réputation, le mot Gourari en est employé couramment dans un sens péjoratif ; presque synonyme de haratin, de serf ; — par exemple, au cours d’une étape saharienne très dure, un guide, blaguant la misère commune, affirme brusquement qu’on serait beaucoup mieux à In Salah entre deux petites Gourariet. Dans le même ordre d’idées le Gourara passe, jusqu’en Algérie, pour la patrie de sorciers et surtout de sorcières très redoutées ; ce qui laisse supposer un pays plus teinté que ses voisins de vieux paganisme préislamique.
Tout cela est bien concordant. La grande originalité du Gourara c’est d’être un bloc berbère arriéré, où l’islam et la langue arabe, l’un portant l’autre, n’ont pas jeté des racines aussi profondes qu’au Touat et dans la Saoura. On a dit que le berbère a tout à fait disparu de la Saoura. On verra que, au Touat, il s’est conservé dans un nombre insignifiant de tout petits ksars.