Les Touaregs[266] ont vivement excité l’intérêt des voyageurs, depuis Duveyrier jusqu’à M. Benhazera : ils sont une admirable matière à monographie ; celle en particulier qu’a écrite Duveyrier reste excellente, il serait absurde de vouloir la refaire.

Je crois seulement qu’un côté de la question mériterait d’être mis en lumière. Les Touaregs sont incontestablement de race caucasique. Je crois bien que certains caractères physiques, la taille colossale chez beaucoup d’hommes, le stéatopygie chez quelques femmes, témoignent d’un mélange avec le sang nègre qui est d’ailleurs avoué. Dans l’ensemble pourtant le sang caucasique semble s’être défendu admirablement. M. Desplagnes qui le constate l’explique par les usages matrimoniaux (matriarcat) ; le Touareg a des négresses pour concubines, mais comme « le ventre teint l’enfant », les métis qui résultent de ces unions sont considérés comme nègres et restent étrangers à la tribu. Ce point de vue est peut-être juste, au Soudan en particulier. Au Sahara une autre explication me paraîtrait possible. On a remarqué au Soudan que le nègre boit énormément, sans doute parce que sa peau est conformée pour évaporer énormément, en conséquence il a horreur du désert, le pays de la soif. La soif joue peut-être au désert, parmi les nomades, le même rôle que la malaria aux oasis. Sous les palmiers la race noire, résistante à la malaria, élimine la blanche. Dans les pâturages et sur les grands chemins la race blanche, résistante à la soif, éliminerait la noire ? Cette explication repose, il est vrai, sur une hypothèse incomplètement prouvée, — que l’organisme caucasique serait plus spécialement susceptible d’acquérir « une structure xérophile », comme disent les botanistes.

Quoi qu’il en soit de l’explication le fait est constant. Il a été souvent mentionné. Un trait de ressemblance avec la race blanche, que je ne me souviens pas d’avoir vu noter ailleurs, est la précocité de la calvitie et de la canitie chez les Touaregs. Elle est d’autant plus frappante que le corps, entretenu par des exercices violents, conserve sa souplesse jusqu’à un âge avancé. Quand le vent soulève les voiles bleus, on aperçoit souvent des barbes incultes, grises ou blanches, qu’on eût été tenté de situer plutôt entre un faux col et un chapeau rond.

Les intelligences et les caractères nous font aussi une impression caucasique, fraternelle ; on a comparé les Touaregs aux chevaliers du Moyen âge (voir pl. LII, phot. [95,] [96]) ; on sait combien fut vive la sympathie de Duveyrier ; des personnalités comme celle d’Ikhenoukhen, le contemporain de Duveyrier, ou bien de Moussa ag Amastane et de Sidi ag Gueradji[267], qui jouent aujourd’hui les premiers rôles, nous sont pleinement intelligibles et nous attirent vivement ; tandis qu’un héros noir ou jaune, Béhanzin ou le Dé-Tham nous paraît toujours par quelque côté monstrueux ou inquiétant.

M. Chudeau voudrait rattacher les Berbères à la race de Cro-Magnon[268] ; en tout cas tout se passe comme s’ils étaient relativement près de nous, du moins comme individus, comme organismes humains.

Comme société au contraire, ils sont prodigieusement loin au delà de la barbarie, encore en pleine sauvagerie primitive. On a dit qu’ils sont à peine dégagés du néolithisme, — (bracelet de pierre polie, emmanchure néolithique de la hache en fer). — Le totémisme chez eux est encore tout frais, ils ont de nombreux tabous, le lézard de sable, la poule, le poisson ; et ils en rendent compte par des considérations de parenté : « Nous ne mangeons pas l’ourane, parce qu’il est notre oncle maternel. » Le voile qui n’est pas du tout une mesure hygiénique ne peut pas être autre chose qu’une survivance d’un vieux tabou[269]. On a beaucoup admiré, par opposition à l’asservissement de la femme arabe, la situation élevée que la femme tient dans la famille et dans la société : cette admiration est très justifiée ; mais l’égalité des sexes qui sera peut-être une conquête de l’avenir était réalisée au berceau de l’humanité ; la famille Touareg a pour base le matriarcat, comme la famille primitive[270] ; « le ventre teint l’enfant », c’est-à-dire qu’il suit sa mère et qu’il ignore son père ; son plus proche parent mâle est l’oncle maternel ; les mœurs sont très libres, polynésiennes.

En effet cette coexistence d’institutions aussi anciennes, néolithisme, totémisme, matriarcat, avec une cérébralité individuelle très développée, rappelle la Polynésie. Aussi bien y a-t-il peut-être quelque analogie géographique entre des montagnes isolées au milieu du désert et les atolls du Pacifique.

Nous allons nous trouver mieux outillés maintenant pour comprendre ce que fut au Tidikelt, au Touat, etc. la conquête arabe et si l’on veut andalouse des XVe et XVIe siècles. Ces « nazaréens » dont on voit dans la Saoura les villages détruits, ces Zénètes Juifs du Gourara et du Touat, ces Barmata du bas Touat, toutes ces populations qui furent islamisées et arabisées par les marabouts de la Seguiet el Hamra, appartenaient sans doute à ce type d’humanité qui s’est conservé en pays touareg.

Ibn Khaldoun nous apprend que les Sanhadja du Sahara se convertirent à l’islamisme au IIIe siècle de l’hégire[271], lors de la conquête almoravide dont ils furent les instruments et les bénéficiaires. Mais cette conversion fut superficielle, les Touaregs n’ont ni mosquée, ni clergé, ils ne pratiquent pas la prière et le jeûne ; ils ont une réputation d’impiété parfaite auprès de leurs voisins arabes, chez qui le R’amadan par exemple bouleverse une fois l’an toute la vie domestique et publique.

Aujourd’hui encore l’Islam et la langue arabe, l’un portant l’autre, après avoir conquis le Maurétanie et le Touat, s’attaquent au bloc Touareg. Les personnages influents au Hoggar sont des marabouts kounta, le fameux Abiddin, ou bien encore Baÿ de Teleyet, qu’on pourrait appeler le directeur de conscience de Moussa ag Amastan.