Dans tout le Sahara algérien, ce qui reste de vie a souvent des relations évidentes avec le vieux réseau ; et les parties mêmes de ce réseau qui sont aujourd’hui tout à fait mortes ne le sont pas depuis l’époque quaternaire ; nous sommes aux oasis depuis quelques années à peine, et dans ce court laps de temps on a déjà recueilli des faits incontestables qui attestent la continuation sous nos yeux de la déchéance.

Ces faits se rapportent au cours actuel de l’O. Saoura et de l’O. Messaoud. Les crues de la Saoura, cela revient à dire les pluies de l’Atlas arrivent à Foum el Kheneg, encore aujourd’hui :

On publie ci-contre une photographie du lit inondé de l’oued à Ksabi ; je la dois à l’obligeance de M. le maréchal de logis Galibert, elle a été prise au huitième jour de la crue en octobre 1904. (Voir pl. IV, [phot. 18.]) L’hiver de 1906 a été particulièrement pluvieux, et d’après le témoignage oral de M. le capitaine Martin l’oued à Beni Abbès a coulé, au point d’être très difficile à franchir pendant cinq mois consécutifs. Les crues arrivent d’ailleurs très au delà de Foum el Kheneg, mais à partir de ce point le régime change brusquement. Jusqu’à Foum el Kheneg l’oued a un lit profond, net de sable, au fond duquel la crue, contenue et guidée, chasse sans incertitude, sûre de sa route. Il est probable que c’est une question de pente.

Au delà de Foum el Kheneg, la crue s’étale, hésite et tâtonne ; d’une année à l’autre, elle ne retrouve plus son chemin. C’est la zone d’épandage qui commence, l’oued fait patte d’oie, delta. Qu’on jette un coup d’œil sur la carte (Niéger ou Prudhomme) on distinguera deux paliers d’épandage. Le premier est immédiatement à la sortie de Foum el Kheneg, l’oued se divise en trois bras. Le plus occidental diverge définitivement et va se perdre au loin sous le nom d’O. Seiba. Les deux plus orientaux, après s’être séparés à Haci Zemla, finissent par se rejoindre en amont d’Haci Zouari ; au delà la pente s’accentue, et le lit de l’oued retrouve pour un temps son encaissement net, et son unité. Il les perd entre le Bouda et le djebel Heirane, où il s’étale en un dédale de grandes îles et de faux bras en éventail.

Vaille que vaille, malgré les vagabondages et les déperditions, la crue, il y a une douzaine d’années, est encore arrivée au Touat. Niéger note que, à Tesfaout, l’eau a déraciné quelques palmiers et abattu quelques maisons. Or, voici que la crue de 1904, celle qui a été photographiée à Ksabi n’a pas pu dépasser le palier d’épandage de Foum el Kheneg, au delà de la gorge un tampon de sable lui a barré le chemin et l’a rejetée au nord-ouest, dans la direction de la sebkha el Melah, c’est-à-dire dans une voie toute nouvelle que la Saoura n’avait jamais prise. Rien de plus naturel ; j’ai vu, en 1903, le lit de l’oued à la sortie de Foum el Kheneg ; ce n’était déjà plus un lit, les berges étaient indiscernables, c’était une plaine mamelonnée de sable où le tracé de la rivière ne se reconnaissait qu’à la verdure espacée du pâturage. (Voir pl. IX, [phot. 19.]) Quelques grains de sable de plus ont suffi pour déterminer un changement qui, s’il eût été durable, aurait été de grande conséquence. L’O. Messaoud serait mort sur une étendue de 150 kilomètres ; les pâturages et les puits se seraient asséchés, et une route jusqu’ici fréquentée serait devenue impraticable.

Si je suis bien informé, la crue de 1906, puissamment aidée par les efforts des indigènes et de l’administration, a triomphé de l’obstacle, le danger est écarté, provisoirement du moins.

Mais nous saisissons sur le fait le processus de l’asséchement le long des oueds sahariens ; il est purement mécanique, et tout à fait indépendant d’un changement quelconque dans le climat général.

Depuis l’établissement du climat désertique, le sable soutient une lutte acharnée et heureuse contre l’oued, où roulent les grandes crues intermittentes, venues des montagnes lointaines. Il y a des points stratégiques, des points faibles, où se livrent les batailles décisives ; ce sont les paliers de rupture de pente, où la chasse d’eau n’est plus assez forte pour lutter victorieusement ; l’amoncellement du sable y crée des zones d’épandage où la crue s’étale, s’éparpille et s’arrête. Toute la portion aval du fleuve est ainsi condamnée à mort.

Nous sommes désormais en état de mieux comprendre l’état dans lequel se trouve aujourd’hui le bas O. Messaoud, et de mettre au point les souvenirs à demi légendaires que les Touatiens se sont transmis sur son passé immédiat.

L’O. Messaoud historique. — La région de Haci Boura et de Haci Rezegallah, c’est-à-dire l’oued Messaoud au large du Bas-Touat, est tout à fait étrange. La vie semble s’y être arrêtée hier, un palais de la Belle au Bois dormant. Tout le pays est couvert de traces humaines, de celles naturellement qu’on peut attendre au désert ; les puits sont très soignés, avec de superbes margelles en grandes dalles, bien supérieures à la moyenne comme aspect extérieur ; ces puits de luxe contiennent de l’eau saumâtre, et on n’échappe pas au soupçon que la qualité de l’eau a dû jadis justifier mieux qu’aujourd’hui tous ces frais d’architecture. Les redjems, ces gros tas de pierre, indicateurs du chemin, sont très nombreux, il n’y a guère de sentier saharien mieux jalonné ; mais le sentier lui-même a disparu ; les medjbeds pourtant, ces sentiers sahariens gravés par le pied des chameaux, sont incroyablement tenaces ; on les retrouve très nets, au moins par places, dans des régions où les guides expérimentés, grands connaisseurs de traces, affirment qu’il n’a passé personne depuis un an (voir là-dessus en particulier le rapport de tournée du capitaine Flye, passim) ; sur le sol du Sahara, partout ailleurs que sur les dunes naturellement, les traces qui jouent un si grand rôle dans la vie des indigènes, sont beaucoup plus tenaces qu’en nos pays ; ici la moindre égratignure du sol est durable ; la marque d’un pied de chameau trahit encore après des mois le passage de la dernière caravane ; c’est que le vent, seul agent d’érosion, est impuissant à l’effacer, et même s’il saupoudre de sable le léger dessin en creux, il ne le fait que mieux ressortir. Aussi est-on frappé de ne plus voir, entre Haci Boura et Haci Rezegallah la moindre trace de medjbed.