En revanche, beaucoup de tombeaux musulmans groupés en petits cimetières ; mais c’est la seule trace de leur séjour qu’aient laissée les campements de nomades. Et il a dû y avoir ici, en effet, de superbes pâturages, représentés aujourd’hui par des étendues de tiges sèches ; là où il subsiste des plantes vertes, elles sont salées et les chameaux y touchent à peine. On est frappé de l’absence de tout gibier ; le seul mammifère dont nous ayons vu les traces est un fennec, petit animal qui se nourrit d’insectes et de lézards[25].

En somme la région fut, à une époque médiocrement éloignée, un centre important de vie nomade. C’est ici, disent les indigènes que paissaient les troupeaux du Sali ; car ce pays, qui, hier encore, était utilisable, a des propriétaires, il est rattaché à une portion spéciale du Touat, le groupe du Sali. Rien de plus naturel puisque l’O. Tlilia prolongé joint le Sali à l’O. Messaoud. Pourtant à quel point le Sali dans ces dernières années s’est désintéressé de ses vieux droits, c’est ce que semble prouver la difficulté avec laquelle on recueille aujourd’hui des renseignements indigènes sur l’O. Messaoud ; on ne trouve même pas de guides au Touat, le nôtre était un Jakanti de Tindouf (Jakanti est beaucoup plus connu sous sa forme au pluriel, Tadjakant).

Ces difficultés ont été exagérées encore par le mutisme voulu de nos indigènes fraîchement soumis, qui craignent en nous renseignant d’attirer sur eux des représailles. Mais à quel point la pénurie de guides est réelle, c’est ce que montre en détail le rapport de « tournée à Taoudeni » du lieutenant-colonel Laperrine[26], et il en explique les causes. Naturellement les ksouriens du Sali, agriculteurs sédentaires, n’ont jamais gardé leurs troupeaux eux-mêmes ; le mot de sédentaire au Sahara a un sens terriblement absolu : avant notre arrivée, qui a bouleversé tant de choses, et en particulier les conditions des voyages, le ksourien ne pouvait guère s’éloigner de sa seule protection, les murailles du ksar ; et le court rayon de ses pérégrinations ne le conduisait guère au delà des derniers palmiers. Les troupeaux de Sali dans l’O. Messaoud étaient donc gardés par des nomades.

De ces nomades nous connaissons assez exactement le nom, l’origine et la fin. Les nomades propres du Touat étaient les Ouled Moulad et les Arib. Le nom des premiers se trouve sur les anciennes cartes, celles de Vuillot, par exemple. Ils avaient leurs affinités avec le Tafilalet, les Beraber et plus spécialement peut-être, la tribu des Beni Mohammed. Ils parlaient arabe, leurs pâturages étaient dans l’Iguidi et l’erg ech Chech ; leur zone d’influence s’est parfois étendue jusqu’à Ouallen, où ils ont quelque temps coupé la route de Tombouctou. C’était en somme l’avant-garde marocaine contre les Touaregs, avec lesquels une dernière rencontre a mal tourné pour les Ouled Moulad. Il y a une vingtaine d’années la tribu tout entière fut surprise au Menakeb et massacrée par un rezzou de Taitoq.

Les Arib d’autre part ont quitté le pays et ont émigré en masse vers l’oued Draa.

Des incidents comme l’anéantissement des Ouled Moulad ne sont pas rares au Sahara, et ce qui est curieux c’est que la tribu ne se soit pas reconstituée. Les pertes subies étaient insignifiantes pour cette puissante réserve de bandits entraînés qu’est le Maroc méridional ; après comme avant l’incident, les Beraber sont restés les maîtres au Touat ; c’est nous qui les en avons péniblement arrachés. Il semble donc que les Ouled Moulad et les Arib aient été chassés de leurs pâturages beaucoup moins par les Touaregs que par les progrès de la sécheresse.

Il n’est donc pas douteux que l’O. Messaoud, entre Haci Boura et Haci Rezegallah n’ait été récemment soustrait à l’exploitation humaine, et d’ailleurs les indigènes nous affirment qu’il a coulé pour la dernière fois il y a une cinquantaine d’années.

A les en croire, les progrès de la sécheresse se laisseraient suivre bien plus loin dans le passé, ils auraient été effrayants dans une période historique relativement brève. Au Touat et chez les Tadjakant, on conserve le souvenir d’une époque où des ânes de Sali, chargés de dattes, ravitaillaient Taoudéni. Ceci se passait, nous dit-on, « au temps des Barmata » ; et cette indication chronologique manque sans doute de précision.

On verra pourtant, au chapitre du Touat, que les Barmata ne sont nullement des personnages de légende, et leur temps correspond à peu près aux XIIe, XIIIe, XIVe siècles.

Il faudrait donc admettre que, il y a quelques siècles, l’O. Messaoud aurait conservé jusqu’à Taoudéni assez de verdure et d’humidité pour que des ânes aient pu suivre son lit. Les renseignements indigènes sont en tout cas positifs, circonstanciés et même vaguement datés.