D’autre part la tournée récente de M. le lieutenant-colonel Laperrine nous apporte des renseignements précieux sur la route de Taoudéni. Il y en a deux, ou du moins la route de Taoudéni aboutit au Touat par deux embranchements distincts, l’un, par Haci Rezegallah, au Bas-Touat, l’autre par Haci Sefiat à Tesfaout ; c’est cette dernière route qui a été suivie par M. le lieutenant-colonel Laperrine. Le détachement a souffert horriblement.

Voici par exemple la description d’une étape[27] : « Les assoiffés et les malades, qui avaient bu de l’eau salpêtrée s’étaient mis complètement nus sur leurs méhara ; pris de délire certains refusaient d’avancer et se laissaient tomber de leurs montures, disant qu’ils préféraient mourir sur place, etc. » Souffrances et dangers pourtant ne doivent pas être mis exclusivement au compte de la route : elle a été abordée dans de très mauvaises conditions ; chameaux épuisés d’avance, tonnelets et outres percés, puits comblés et longs à désobstruer, une foule d’obstacles supplémentaires ont failli rendre fatal un voyage qui, en d’autres circonstances, n’eût certainement pas excédé les forces de méharistes entraînés. Le détachement Laperrine entre Taoudéni et Tesfaout a rencontré six puits entre lesquels la distance maximum sans eau est d’environ 150 kilomètres. Il est vrai que l’un d’eux, Tni Haïa, n’a que de l’eau imbuvable et même vénéneuse, de sorte que, entre el Biar et Bir Deheb il faut franchir 250 kilomètres sans point d’eau utilisable ; mais c’est encore très faisable avec des animaux en bon état. M. le lieutenant-colonel Laperrine croit d’ailleurs possible de retrouver et de remettre en état d’autres vieux puits oubliés, il signale un certain nombre de bons pâturages. La route se maintient tout entière à l’intérieur de l’erg ; et elle longe l’énorme massif archéen (?) des Eglab, qui doit à son altitude relativement considérable, et surtout à sa proximité de l’Océan une certaine quantité de pluies, ainsi que l’a constaté la reconnaissance Flye Sainte-Marie. Ce sont ces pluies évidemment qui alimentent les puits et les pâturages de l’erg ; elles sont canalisées et entraînées par le vieux réseau quaternaire. Ould Brini el Bir Deheb en particulier sont en relation avec des oueds orientés ouest-est[28]. Nous sommes ici apparemment dans le réseau des affluents de rive droite de l’oued Messaoud.

Cette vieille route complètement abandonnée pourra donc se rouvrir ; même revivifiée pourtant, et entretenue administrativement, elle restera assez dure ; assurément fermée aux ânes chargés de dattes qui seraient pourtant, aujourd’hui comme autrefois, les bienvenus à Taoudéni. En faisant la part aussi large qu’on voudra aux mirages du passé dans la mémoire indigène il reste qu’une grande route de commerce a été complètement désertée, apparemment parce que son aridité croissante la rendait plus difficilement praticable.

Au Touat même, un asséchement très marqué du pays est à la fois affirmé par les indigènes, et rendu vraisemblable par l’étude du terrain.

On verra au chapitre du Touat que les Barmata (?) y ont laissé de nombreuses ruines en pierres sèches très différentes des villages modernes en pisé.

Les ksars Barmata sont alignés comme leurs successeurs le long de la grande faille du Touat, jalonnée de sebkhas. Mais ils sont invariablement, par rapport aux ksars actuels, en retrait vers l’est de plusieurs kilomètres et en amont de plusieurs dizaines de mètres. Ils sont construits sur la falaise crétacée, tandis que les autres sont en contre-bas, tantôt sur la petite falaise pliocène (Zaouiet Kounta, Touat el Henné) ; tantôt tout à fait dans la plaine au milieu des sables (Sali, Reggan). Il n’a pas encore été fait d’étude détaillée des vieux ksars, précisément parce qu’ils sont trop à part, si éloignés de la route que beaucoup d’entre eux ne s’aperçoivent même pas. L’un d’eux, el Euzzi, à la hauteur de Zaouiet Kounta, est aujourd’hui à 4 bons kilomètres de la ligne des palmiers.

Cela suggère que le niveau des sources a baissé.

J’ai vu auprès d’el Euzzi, au pied même de la butte, une séguia desséchée, c’est-à-dire un canal à ciel ouvert, alors que, à Zaouiet Kounta, les foggaras vont capter l’eau à des profondeurs de 20 mètres.

On a peine à croire que des agriculteurs sahariens aient placé leurs villages à plusieurs kilomètres de l’eau et des cultures.

Il est vrai que les Barmata à en juger par leur histoire un peu vague, et par l’architecture même de leur ksars étaient moins préoccupés d’agriculture, que de domination militaire et de commerce ; c’étaient peut-être des nomades et leurs villages des magasins-forteresses. Il faudrait examiner de près leurs vieux puits et leurs vieux canaux : pourtant, sous réserve d’études ultérieures, on a une première impression très forte que le pays s’est desséché.