On a d’ailleurs sur ce sujet les affirmations des indigènes.
M. Vattin en a recueilli d’étranges, mais qui pourtant ne sont pas absurdes. « Les gens de Tiouririn et d’Adrar (district de Zaouiet Kounta) expliquent que si les ksars d’Ikis, Temassekh et Mekid sont bâtis sur une colline, c’est parce qu’à l’époque des Juifs le pays était couvert par les eaux. » Ce sont là, nota bene, des ksars modernes en pisé, encore habités et vivants, et l’aspect du pays est loin de contredire les affirmations des indigènes ; il y a là, aux environs de Temassekh, comme le montre un coup d’œil sur la carte, un lit d’oued extrêmement large, profondément taillé dans des terrains tout récents, pliocènes ou post-pliocènes, et l’oued par conséquent est encore plus récent qu’eux. Nous avons considéré cet oued comme la prolongation de celui du Gourara ; mais il est clair que son lit a pu être utilisé par un bras de l’O. Messaoud, les communications sont largement ouvertes par Tesfaout. Le lit est aujourd’hui couvert de dépôts alluvionnaires et sableux, où se maintient un pâturage assez vert, et où l’on trouve en abondance des Cardium edule. Il est vrai que ces coquilles peuvent provenir de la désagrégation des couches pliocènes qui sont fossilifères. « Il paraît, dit encore Wattin, que, au sud-ouest de Tamentit, le pays était autrefois couvert par les eaux. » Au sud-ouest de Tamentit se trouve précisément la grande zone d’épandage de l’oued Messaoud, et en particulier l’oasis de Tesfaout où la dernière crue, il y a une quinzaine d’années, a fait notoirement des ravages. Rien de tout cela n’est invraisemblable. Voici, il est vrai, qui est plus fort. « Une légende très curieuse, conservée dans le Touat, rapporte que presque tous les ksars communiquaient entre eux par eau. Un indigène de Tamentit, le nommé M’hamed Salah ould Didi, raconte que le nommé Elhadj M’barek ould Didi Moussa, des Oulad Ahmed, district du Timmi, lui avait affirmé avoir lu une lettre qu’un commerçant rentrant de voyage écrivait à ses parents à Inzegmir, pour les prévenir que les « barques de Tamentit étaient parties pour Timadanin et n’étaient pas encore revenues ». Il faudrait une terrible crue pour rendre navigables les sebkhas du Touat du Timmi au Reggan ; et on hésite à admettre sans supplément de preuves l’existence d’une flottille à Tamentit. M. Martin, interprète militaire, a eu communication d’un texte arabe d’après lequel des émigrants, arrivant au Touat en l’an 4624 de la création du monde se seraient établis sur les bords d’un grand oued qui coulait régulièrement. Ceci nous mettrait d’après la chronologie juive usuelle à l’an 863 de notre ère. Et d’ailleurs, il n’est pas surprenant qu’une date en chronologie hébraïque se soit maintenue dans un pays comme le Touat, qui a un passé juif incontestable. Mentionnons enfin la bizarrerie de ces noms triomphants, oued Messaoud « la rivière heureuse » ; haci Rezegallah, le « cadeau de Dieu », si peu justifiés aujourd’hui et qui semblent l’écho d’un passé brillant. Reste à savoir quel degré de confiance il faut attribuer à ces vieux souvenirs.
Les indigènes arabisants ont une imagination redoutable, une facilité fâcheuse à se créer des souvenirs faux et précis. Dans leurs pays d’ailleurs dépouillé de toute végétation, nu, écorché et disséqué comme une préparation de laboratoire, l’histoire de la terre se déchiffre plus aisément qu’ailleurs. On voit partout de grands oueds morts et des lacs desséchés ; de là à se les représenter hier encore remplis d’eau vive il n’y a qu’un pas, et l’indigène peut l’avoir franchi de lui-même aussi aisément que l’explorateur européen. Pourtant la réunion des affirmations indigènes et des faits observés forme un faisceau d’arguments, auquel il serait facile encore d’ajouter quelques faits nouveaux.
Les foggaras[29] du Bouda, du Timmi et de Tamentit grouillent de barbeaux. On n’en trouve pas plus au sud, au Reggan en particulier. Il faut bien admettre que ces barbeaux du Timmi témoignent de l’ancienne existence d’eau libre et courante dans le Haut-Touat. Il est vrai que ce sont des bêtes étonnamment migratrices et résistantes. A notre arrivée à Beni Abbès, les r’dirs de l’oued étaient très poissonneux ; en bons civilisés et conformément à toutes nos traditions d’exploitation destructive, nous les avons péchés jusqu’à disparition totale. Le mal pourtant n’a pas été sans remède ; on a reconnu expérimentalement que chaque nouvelle crue renouvelle le stock de barbeaux. On voit d’ailleurs très bien d’où ils viennent ; les r’dirs profonds de Colomb-Béchar par exemple sont un vivier naturel, où on fait des pêches miraculeuses avec une épingle recourbée. Il en existe bien d’autres, à coup sûr, dans le haut du Guir. Entraînées par la crue, ces petites bêtes franchissent étourdiment d’énormes distances et échouent où elles peuvent. Pour peupler les foggaras du Haut-Touat, il a donc pu suffire de quelques alevins apportés par le hasard d’une crue ; une fois qu’ils eurent pullulé dans le dédale des galeries souterraines de captage, on conçoit très bien qu’ils s’y soient maintenus. Pourtant, s’ils venaient à disparaître aujourd’hui, on a peine à croire qu’ils trouveraient des successeurs.
La seule existence des foggaras me paraît un argument en faveur de l’asséchement graduel du pays. Au Touat seul ces galeries souterraines, parfois très profondes, auraient, d’après Niéger, au moins 2000 kilomètres de développement ; un métropolitain de grande capitale européenne est à peine plus compliqué. Notre industrie européenne conçoit et exécute de pareils travaux en quelques années, mais non pas la pauvre industrie des ksouriens, outillés d’une pioche et d’un couffin. Les foggaras ne peuvent pas être nées d’un plan préconçu, elles sont l’aboutissement de tâtonnements progressifs à travers les siècles. Les premières devaient être beaucoup plus courtes, et pourtant suffisantes, mais de génération en génération, il a fallu chercher l’eau raréfiée à une distance et à une profondeur croissante sous le sol. Cette hypothèse, en tout cas, me paraît la seule qui rende compte de la disproportion entre l’énormité de l’œuvre et les ressources de ceux qui l’ont exécutée.
Il faut surtout relever que l’existence de véritables rivières au Touat, à une époque rapprochée de nous, est très loin d’être inexplicable, elle est même scientifiquement vraisemblable, d’après le peu que nous savons sur l’énorme masse de sable qui, d’el Goléa à Tindouf, a progressivement barré aux eaux de l’Atlas les chemins du sud.
II. — Les Dunes.
Lorsque, dans nos climats, nous trouvons les dunes localisées au voisinage de la mer, nous admettons sans difficulté qu’elles ont été édifiées en collaboration par la mer et le vent, l’une fournissant les matériaux et l’autre la mise en œuvre. On ne s’est jamais demandé, je crois, si les dunes désertiques ne présupposeraient pas, elles aussi, une collaboration analogue de deux érosions, fluviale et éolienne. D’ailleurs, pour expliquer ces énormes amas croulants, qui donnent à première rencontre une impression d’instabilité et de fluidité, la tendance, si naturelle, à s’exagérer le rôle du vent a déjà conduit des géographes éminents à des conclusions qui ont dû être abandonnées. On s’est représenté l’armée des dunes progressant lentement, mais sûrement, d’est en ouest, à travers tout le continent du Nil à l’Atlantique, sous la poussée d’un alizé hypothétique[30]. Il a fallu reconnaître, depuis les études de M. Rolland, que les dunes sont stables, au moins dans leurs contours généraux, et dans les courtes limites de temps d’une mémoire humaine. Les vieux guides indigènes retrouvent l’erg tel qu’ils l’ont toujours connu depuis leur enfance, avec ses mêmes sommets, ses mêmes cols, ses mêmes détails caractéristiques, auxquels traditionnellement on reconnaît le chemin. L’alluvion éolienne, à coup sûr, a une action puissante à la longue sur le modelé, mais pas plus rapide, semble-t-il, que l’alluvion fluviale dont les effets sont parfois instantanés dans le détail, mais ne sont pas immédiatement sensibles dans l’ensemble. Pour les dunes, comme pour les vallées d’érosion, il y a un profil d’équilibre, un point au delà duquel les modifications deviennent insensibles.
On peut aller plus loin. Je ne sache pas qu’il existe d’études détaillées nombreuses sur la composition des sables désertiques ; et je ne suis malheureusement pas en état de combler cette lacune ; mais un petit nombre de gros faits, qui sautent aux yeux, empêchent de souscrire à cette phrase de M. de Lapparent : « la vraie dune [saharienne] est caractérisée par l’uniformité de sa composition[31] ». L’affirmation est de G. Rolland, et s’applique par conséquent aux grands ergs algériens, plus particulièrement à l’erg oriental. Dans ces limites elle est très intéressante, mais on ne peut pas l’étendre à l’ensemble du Sahara. Dès qu’on dépasse In Ziza vers le sud et qu’on entre par conséquent dans la zone nigérienne, on constate un changement dans la nature du sable, il devient poisseux et salissant, il colle à la peau ; c’est une surprise physiquement désagréable pour qui vient du nord où il n’est pas nécessaire d’être musulman pour trouver efficaces les ablutions au sable. La moindre analyse chimique serait plus convaincante qu’une impression de peau : du moins celle-ci n’est-elle pas personnelle, tous les Européens l’éprouvent ; le sable du Tanezrouft semble mélangé d’argile, il participe de la nature du sol, où, à côté des quartzites, les micaschistes, chloritoschites et autres argiles métamorphisées tiennent une grande place en superficie. Notons cependant, que dans ce Tanezrouft méridional nous avons vu des brumes sèches prodigieusement opaques, qui laissent un dépôt argileux très net, et qui viennent de l’Adr’ar des Ifor’ass, où elles sont en relation avec les tornades. La présence dans le sable d’éléments argileux pourrait donc avoir une cause climatique et non géologique. Il est facile d’ailleurs d’invoquer d’autres faits plus probants. A propos de l’Iguidi, le lieutenant Mussel écrit : « le sable des dunes contient une quantité infinie de petits grains noirs dus à la décomposition des schistes[32] ». Et tout près de l’Iguidi, à la lisière occidentale de l’erg er Raoui, à Tinoraj par exemple, j’ai vu en effet le sable des dunes mélangé sur toute son épaisseur de petites paillettes noires, en telle abondance que la coloration générale s’en trouve nettement assombrie. Si nous sommes ici déjà en dehors de la zone schisteuse, du moins en sommes-nous tout près. D’après M. Chudeau, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest d’Agadès, il existe une roche siliceuse rouge violacée ; toutes les dunes qu’elle supporte ont la même teinte. Le sable pur, aux grains « exclusivement quartzeux, individuellement hyalins ou légèrement colorés en jaune rougeâtre par des traces d’oxyde de fer, et qui prennent en masse une teinte-d’or mat », ce sable classique étudié par G. Rolland ne se trouve qu’à l’est de la Saoura, dans la zone où les grès dévoniens et crétacés jouent un rôle prépondérant.
Nous sommes donc amenés à conclure qu’il y a un lien entre la géologie du sol et la composition des dunes qui le couvrent. Les dunes sont beaucoup plus locales, beaucoup plus en place qu’on ne l’imaginait. Le sirocco a beau être un puissant agent de transport, de triage et de classage, il n’a cependant pas déplacé beaucoup les matériaux qu’il a remaniés et entassés.