Allons plus loin. On a dégagé quelques-unes des lois qui président à la formation des dunes. On sait qu’une dune se forme toujours autour d’un obstacle naturel, dont la résistance matérielle au vent force le sable à se déposer. Toutes les dunes ont en profondeur un squelette rocheux ou terreux, apparent ou non. En bien des points du Sahara, à In Salah par exemple, il suffit d’élever un mur pour le retrouver enfoui sous le sable l’année suivante. La lutte acharnée que tant de ksars livrent au sable envahisseur, et qui a fourni des arguments à la théorie des dunes en marche, n’a pas d’autre cause. En bâtissant le ksar, ses maisons et les murettes de ses jardins, l’homme a créé la dune contre laquelle il lui faut défendre ses cultures, et qui est d’autant plus redoutable qu’elle est nouvelle et que le profil d’équilibre est plus loin d’être atteint.

On sait aussi que ces longs couloirs nets de sable, qui s’étirent à travers les ergs et qu’on appelle, suivant les lieux, gassi ou feidj, trahissent un certain parallélisme qui ne peut pas être fortuit. Cela ressort nettement sur les cartes de l’erg oriental, dressées d’après F. Foureau, et sur les cartes des ergs occidentaux, Iguidi compris, dressées par les officiers des oasis (cartes Niéger, Prudhomme, itinéraire Flye Sainte-Marie). Le parallélisme n’existe pas seulement entre gassis voisins : d’un bout à l’autre de la zone des grandes dunes, sur les bords de l’Igargar comme dans l’Iguidi, la direction des feidjs est à peu près la même, oscillant entre nord-sud et nord-ouest-sud-est. D’un fait aussi général il faut une explication générale, et le vent seul peut la fournir, on l’a dit depuis longtemps[33]. Il n’est pas douteux que nous ayons là un enregistrement mécanique de la direction du vent dominant qui est le vent d’est. Mais cette explication, pour exacte qu’elle soit, n’est pas suffisante, car elle ne rend pas compte de tous les faits observés.

Il est incontestable qu’il y a un rapport étroit entre la direction des feidjs comme aussi des contours extérieurs de l’erg d’une part, et celle des oueds quaternaires d’autre part. Qu’on prenne la carte de l’Algérie à 1 : 800000, feuille 6. Il saute aux yeux que les gassis du Grand Erg sont la prolongation rectiligne des oueds descendus du Hoggar. Le plus important de tous les gassis, le gassi Touil, correspond, comme il sied, à l’O. Igargar.

L’erg de Timimoun tout entier est encadré sur trois faces par trois grands oueds, Seggueur à l’est, Meguiden et sebkha du Gourara au sud, O. Saoura à l’ouest. Sur beaucoup de points, presque partout à ma connaissance, le long de la Saoura tout entière, sur les bords de la sebkha du Gourara, l’encadrement est rigoureusement exact. La dune vient mourir sur la rive. L’erg er Raoui est limité à l’ouest sur toute son étendue par l’O. Tabelbalet. De l’Iguidi à peine entrevu nous savons du moins avec certitude qu’il est limité à l’ouest sur 150 km. par l’O. Menakeb. Tout le long de l’O. Messaoud, de Foum el Kheneg à Rezegallah, le lit de l’oued principal, ses faux bras, les lits de ses affluents sont régulièrement longés de minces cordons de dunes, avant-coureurs de l’erg ech Chech, qui s’étirent pendant des dizaines de kilomètres, collés aux rives occidentales.

En somme, presque toutes les lignes topographiques de l’erg, contours extérieurs, tracé des gassis, coïncident avec des tronçons du réseau quaternaire sous-jacent. Rien de plus naturel, la dune, on le sait, se modèle nécessairement sur le relief, qui est lui-même l’œuvre de l’érosion ; il faut donc bien que la topographie de l’erg laisse transparaître l’érosion quaternaire ; de par les lois mécaniques de leur formation, les dunes devaient s’enraciner sur les lignes de falaises, d’autant que la plupart des oueds coulent nord-sud, normalement à la direction du vent dominant.

Voici un autre fait connexe. On sait depuis longtemps que les ergs ne sont pas au désert les régions les plus désolées, ils ont de beaux points d’eau et de beaux pâturages, mais c’est un fait dont on donne généralement une explication incomplète. On se borne à invoquer la perméabilité des dunes qui en fait de précieux réservoirs d’humidité ; la plus belle dune du monde ne peut rendre plus qu’elle n’a reçu, et les pluies locales au Sahara sont trop rares pour alimenter un point d’eau sérieux ; sur un point déterminé, il peut s’écouler dix ans d’un orage à l’autre ; les nappes pérennes sont nécessairement alimentées par le drainage souterrain d’énormes superficies. Il est a priori vraisemblable que les puits et les sources, dans l’erg comme partout ailleurs, sont en relation avec la circulation souterraine, à laquelle il va sans dire que les dunes apportent une contribution très précieuse.

A posteriori presque toujours, dans l’erg, la nappe est dans le sol et non pas dans le sable ; presque toujours aussi les points d’eau jalonnent le lit d’un oued quaternaire (Saoura, O. de Tabelbalet, Menakeb, O. Messaoud, etc.). Il y a d’extrêmes différences au point de vue de l’humidité entre des fractions d’erg toutes voisines. L’erg intermédiaire entre celui du Gourara et l’Iguidi se subdivise en deux parties, l’erg Atchan et l’erg er Raoui ; tous les deux méritent leurs noms (« assoiffé » et « humide »). C’est que l’erg « humide » recouvre un grand oued venu de l’Atlas. L’autre, emprisonné au nord dans une cuvette sans affluent, est réduit à ses ressources locales d’humidité. L’Iguidi et l’erg du Gourara sont manifestement alimentés en eau par les grands oueds descendus de l’Atlas ou des Eglab. Le vieux réseau quaternaire, tout enseveli qu’il soit, conserve un reste de vie souterraine ; c’est lui qui fait l’habitabilité de l’erg.

Dès lors on peut se demander si la présence de l’eau, sur certains points privilégiés, n’a pas une influence sur la répartition des dunes[34]. Dans certains cas ce n’est pas douteux. Il me paraît évident, par exemple, que les grandes crues de la Saoura, en balayant son lit jusqu’à Foum el Kheneg, contribuent à arrêter la progression de l’erg. Il est évident aussi que les sebkhas opposent à la dune une résistance vigoureuse ; celle de Timimoun par exemple, assiégée au nord par d’énormes dunes, reste franche de sable dans toute son étendue. Il est clair que le vent n’a pas de prise sur le sable humide, et d’autre part, sur cette immense étendue, rigoureusement plane et désolée, le sable qu’il pousse n’est arrêté par aucun obstacle. Quel est le rôle des bas-fonds humides où l’eau reste assez douce pour alimenter de la végétation, parfois même arborescente (tamaris, retem, etc.), et qu’on appelle des nebkas ? Il est difficile de conclure. La végétation évidemment contribue à fixer le sable local, mais elle fait obstacle et arrête au passage beaucoup de sable en suspension. Une nebka est mamelonnée d’innombrables petites dunes, dont chacune est couronnée par une touffe ou un arbuste ; la plante pousse en hauteur désespérément pour échapper au sable qui monte. C’est un des épisodes les plus curieux de la grande lutte entre la dune et l’eau.

Au total, quelque incomplète que soit notre connaissance des causes, le fait est hors de doute. Le tracé des ergs est bien un calque grossier du réseau quaternaire enfoui. Mais ce n’est pas la seule relation qu’on puisse signaler entre les deux.

Nous connaissons assez bien aujourd’hui la partie du Sahara comprise entre l’Algérie et le Niger pour en esquisser une représentation d’ensemble, dans laquelle la localisation des grandes masses de dunes apparaît tout à fait curieuse. Elles sont dans les régions déprimées. C’est dans la région de Tar’it, je crois, que les altitudes maximum sont atteintes, environ 600 mètres à la base des dunes. Mais l’erg de Tar’it n’est qu’un promontoire avancé du grand Erg, qui dans son ensemble repose sur un socle moins élevé, de 300 à 500 mètres. Les ergs soudanais sont encore plus bas, dans le Djouf et sur les bords du Niger. Les parties élevées du Sahara, hammadas « subatliques », plateau du Tadmaït, pays des Touaregs, Tanezrouft, tout cela est rocheux, caillouteux, décharné et comme épousseté, l’inverse de l’erg. Lorsqu’on y rencontre des dunes, ce qui est rare, elles sont petites et d’ailleurs localisées dans des dépressions relatives. C’est un étrange contraste : les hauts sont impitoyablement balayés, raclés, polis et luisants : les bas sont enfouis sous d’énormes amas de sable. En schématisant, un peu, on pourrait poser la règle suivante : au-dessous de 500 mètres, région de l’erg ; au-dessus, zone des hammadas. Cela revient à dire que la loi de la pesanteur a présidé à la répartition des ergs. Voilà qui est singulier. Si mal connu que soit encore le processus d’alluvionnement éolien, si on voulait le définir et l’opposer à l’alluvionnement fluvial, on dirait, il me semble, que le premier échappe aux lois de la pesanteur, tandis que le second leur est étroitement soumis. Nous pouvons déjà entrevoir que l’alluvionnement fluvial est moins étranger à la répartition des dunes qu’on ne pourrait croire.