Regardons-y de plus près. L’Erg algérien se divise en deux grandes masses : l’Erg oriental, au sud d’Ouargla, et l’occidental, celui de Timimoun. Ils sont séparés par une grande étendue de plateaux calcaires où passe la grande route de Laghouat, Ghardaïa, el Goléa ; au sud de l’Algérie, c’est la seule large brèche dans la muraille des sables. Or l’Erg oriental est dans la cuvette de l’Igargar, l’Erg occidental dans la cuvette de l’O. Messaoud. Ce dernier se subdivise en trois tronçons séparés par de longs couloirs, au travers desquels ils tendent d’ailleurs à se rejoindre. Chacun de ces trois tronçons correspond à ceux des grands rameaux dont la réunion constitue l’O. Messaoud : l’erg de Timimoun recouvre les oueds constitutifs de l’O. Gourara, l’erg er-Raoui l’O. Tabelbalet, l’Iguidi l’O. Menakeb. On constate une tendance à l’accumulation des dunes précisément au point où les grosses ramifications quaternaires sont le plus serrées, au point de convergence.
Passons aux amas de dunes plus petits et excentriques au Grand Erg. Le couloir du Tidikelt entre le Tadmaït et le Mouidir-Ahnet est, en sa qualité de dépression, assez sablonneux, In Salah est assiégé par les dunes ; mais les agglomérations un peu notables, les petits ergs, forment deux groupes bien localisés. L’un, erg Iris-erg Tegan, est dans le grand maader au pied des pentes concentriques du Mouidir où tous les oueds du Mouidir convergent pour former l’O. Bota ; l’autre, erg Enfous, est dans une situation curieusement symétrique, dans le grand maader de l’O. Adrem, au point où convergent tous les oueds de l’Ahnet.
Plus au sud, entre l’Ahnet et In Ziza, le seul erg un peu considérable qu’on rencontre sur la route du Soudan est collé à l’un des plus grands oueds descendus du Hoggar, l’O. Tiredjert. On commence à soupçonner que les ergs se répartissent non pas directement d’après les altitudes barométriques, mais d’après la distribution des grands dépôts d’alluvions aux dépens desquels ils sont formés.
A priori, c’est tout naturel, quoique ce point de vue semble avoir trop échappé aux géographes. Reclus lui-même a écrit cette phrase étrange : « Si les Vosges, montagnes de grès et de sables concrétionnés, se trouvaient sous un climat saharien, elles se changeraient bientôt en amas de dunes comme celles du désert africain[35]. » Si les Vosges se trouvaient sous un climat saharien, le Mouidir nous donne un excellent exemple de ce qu’elles deviendraient. Qu’importe au vent, le grand architecte des dunes, que le grès soit pour les géologues du sable concrétionné ; pour lui c’est de la roche, et ce qu’il lui faut c’est du sable libre.
La phrase de Reclus est un curieux témoin de la difficulté que nous éprouvons, par manie catégorisante, à concevoir la complexité d’un processus naturel. Parce que les dunes sont un produit éolien, il faut que le vent suffise à tout expliquer, non seulement la forme extérieure des dunes, mais encore la production même du sable qui les compose.
Le climat désertique qui écaille les roches, les vents violents chargés de milliards de petits projectiles quartzeux, ce sont là assurément, comme on l’a remarqué, de puissants agents d’érosion. On a tout dit sur l’érosion éolienne, et pas assez peut-être sur ses limites. Les roches désertiques ont une surface lisse et luisante, on le sait, et qui atteste à coup sûr une usure éolienne, mais aussi la formation d’une croûte d’origine chimique, « une écorce brune, dite vernis du désert »[36]. Tous les grès du Sahara algérien sont recouverts de cette écorce, dont la couleur va du brun foncé (grès néocomiens) au noir de jais (éodévonien). Elle est particulièrement curieuse sur les grès éodévoniens, parce que la croûte superficielle noire contraste vivement avec le cœur de la roche, d’un blanc éclatant ; c’est une peinture étalée uniformément sur l’immensité des collines et des hammadas. La croûte est très dure et résistante, on le remarque particulièrement à propos des grès crétacés, qui sont plutôt tendres, et auxquels la croûte fait une carapace et une protection. Nul doute qu’il n’y ait là un obstacle à la puissance érosive du vent.
C’est peut-être à cette patine résistante que beaucoup de gravures rupestres doivent leur conservation. Les régions désertiques sont par excellence leur domaine ; elles sont rares dans le Tell, sans être tout à fait absentes. Cette distribution peut s’expliquer, au moins partiellement, par des causes historiques. Mais, sous bénéfice d’inventaire, on n’échappe pas à l’hypothèse que des causes climatiques aient pu jouer un rôle ; les gravures auraient été conservées en plus grande abondance là où les agents de destruction étaient le moins efficaces.
Les gravures préhistoriques dans l’Afrique du Nord sont plus difficiles à dater qu’en Europe, parce qu’une représentation d’éléphant ou de Bubalus antiquus, par exemple, n’offre pas en soi la même garantie d’âge reculé que la représentation d’un mammouth ou d’un renne. Il suffit en effet de remonter à Carthage pour retrouver l’éléphant dans la faune nord-africaine. L’attribution de gravures sahariennes à l’âge quaternaire reste donc hypothétique. Il en est pourtant de très vieilles et qui restent très nettes sous leur patine. Plusieurs milliers d’années d’érosion éolienne n’ont pas suffi à les effacer. Croit-on que ces égratignures auraient survécu pendant le même nombre de siècles à l’action de la pluie ? Leurs analogues européennes n’ont résisté qu’au fond des cavernes, sous le manteau protecteur des alluvions et des stalactites.
Au Sahara même, la presque totalité des gravures est sur des roches siliceuses, grès ou granite. Est-il vraisemblable que les indigènes se soient abstenus de parti pris de graver sur des calcaires, et peut-on leur supposer un pareil degré de discernement géologique ? Je connais une seule station de gravures sur calcaire (rive droite de la Saoura, à la hauteur du Ksar d’el Ouata, au point dit Hadjra Mektouba ; litt. « Pierres écrites ») ; au premier abord, on n’y voit qu’une multitude de grafitti libyco-berbères plus ou moins récents ; un examen plus attentif fait découvrir au contraire de très vieilles figures, mais floues et indistinctes, il faut chercher l’angle favorable d’éclairage pour en apercevoir les vestiges effacés. D’autre part on voit partout à la surface de la pierre, marquée en cuvettes et en rivulets, l’action des eaux pluviales ; il est clair que c’est la pluie qui a détruit les plus vieilles images par son action chimique sur le carbonate de chaux. Ainsi donc, même dans les pays où il pleut tous les dix ans, et sur les roches calcaires à tout le moins, l’action des eaux météoriques reste plus efficace que celle du vent. Aussi bien l’on s’est déjà demandé, je crois, ce que seraient devenus, sous nos climats, les hiéroglyphes d’Égypte, et sans doute n’a-t-on jamais mis en parallèle, au point de vue de l’intensité, les érosions éoliennes et pluviales. Mais comment n’a-t-on pas été frappé davantage de la disproportion extraordinaire entre les formidables amas de sable qui constituent les dunes et l’action érosive du vent, qui est supposée les avoir détachés de la roche grain à grain ?
Inversement, on sait que le climat désertique est au Sahara une apparition récente, puisque l’âge quaternaire a connu de grands fleuves ; et on ne doute pas que les roches sahariennes n’aient été soumises à l’érosion subaérienne, et par conséquent pluviale, depuis leur émersion, cela revient à dire à tout le moins depuis la fin de l’âge crétacé, et en beaucoup de points du Dévonien. Où veut-on que s’en soient allés les déchets d’une érosion qui s’est exercée pendant des âges géologiques ? N’est-il pas évident qu’ils doivent se retrouver quelque part, précisément dans les dépressions où les eaux les ont nécessairement entraînés, et où nous trouvons aujourd’hui les ergs ? Il semble naturel d’admettre a priori que le vent est le simple metteur en œuvre de matériaux qu’il a trouvés tout préparés. Là où les fleuves disparus avaient étalé des plaines sablonneuses, le vent a accumulé des dunes ; il a transposé des alluvions fluviales en « alluvions éoliennes ».