Malgré la variété de ces types, qui se laissent répartir en provinces un peu vagues, mais qui sont évolués les uns des autres, et qui se relient par des types mixtes intermédiaires, l’unité fondamentale n’est pas douteuse. Je ne sais jusqu’à quel point elle ressort des descriptions précédentes, qu’on s’est efforcé de faire minutieuses, et qui éparpillent l’attention. Pour qui a parcouru le pays, et vu à de brefs intervalles, quoique à de longues distances une grande quantité de redjems, l’impression d’unité est très forte.

En définitive, tout concorde parfaitement ; la disposition extérieure et intérieure des redjems, la nature du mobilier funéraire, la position accroupie du squelette. Tout cela est nettement berbère préislamique. Notons encore que les seuls crânes trouvés, au nombre de trois, dont deux d’enfants, étaient délichocéphales, comme on pouvait s’y attendre de crânes berbères[60]. Tout cela suffirait déjà à autoriser des conclusions très positives. Mais il y a plus.

Fig. 6.

A A′, chouchet typique avec les deux cheheds. — B, chouchet construit en écailles granitiques. — A et B sont situées près de Tit au pied de la gara Tinisi (b A, [fig. 2]). — C, tombeau de forgeron près de Tamanr’asset. — D D′, tombeau au point d’eau de l’oued Kadamellet (15 kilomètres N.-N.-O. d’Iferouane). — E E′ F, tombes actuelles de Tamanr’asset.

On suit très bien les transitions graduées entre les redjems préislamiques et les tombeaux actuels. Chudeau a noté, autour de Tamanr’asset, dans la vallée de l’oued Sirsouf, un grand nombre de tombes remarquables par leurs petites dimensions ; elles sont en forme de chouchet, hautes de 0 m. 60, larges de 1 m. et recouvertes par de grandes dalles ; entre ces dalles et le sol il y a un espace vide ; souvent deux de ces tombes sont accolées ; parfois elles sont appuyées contre un rocher, qui remplace une partie de la muraille circulaire (C, [fig. 6]). Ce dernier type rappelle singulièrement les niches qui accompagnent certaines tombes (cf. [fig. 3,] C en b). La tradition fait de ces chouchets les tombes d’une tribu de forgerons, morts autrefois à la suite d’une famine. On sait que chez les Berbères, comme au Soudan d’ailleurs, et chez la plupart des primitifs, les forgerons sont une caste peu estimée ; la petitesse des tombes dans l’oued Sirsouf est peut-être cause que la légende y loge des parias.

En tout cas, Chudeau a vu les tombes des Touaregs morts au combat de Tit (7 mai 1902) ; quelques-unes tout au moins ressemblent singulièrement à celles qui sont attribuées aux forgerons.

En pays Touareg, en particulier dans l’Adr’ar des Ifor’ass, on voit des redjems islamisés. Dans l’oued Taoundrart j’ai noté un tombeau du type redjem, d’une belle construction régulière en pierres sèches, turriforme à l’intérieur, à gradins extérieurs, mais dans lequel étaient fichés les deux cheheds musulmans, l’équivalent de nos croix sur nos tombes. (Voir [fig. 1,] no 8.)

Chudeau en a vu et dessiné de semblables (A et A′, [fig. 6]).

Tout particulièrement intéressants sont les cimetières d’es Souk et de Kidal. On sait que es Souk et Kidal sont aujourd’hui des ruines de villes historiques parfaitement connues. Vieilles capitales de l’empire Berbère Sanhadja elles ont été détruites au XVe siècle par l’empire Sonr’aï. Les cimetières d’es Souk et de Kidal sont donc datés avec précision. Et sans doute ils sont franchement musulmans et d’un caractère bien différent des redjems ci-dessus étudiés. C’est d’abord un cimetière aux tombes juxtaposées, resserrées sur le plus étroit espace possible ; on a dit que les redjems préhistoriques sont au contraire éparpillés ; là même où ils se trouvent groupés, toujours en petit nombre, chaque redjem est à plusieurs mètres, souvent plusieurs dizaines de mètres de son voisin le plus proche. Dans ces nécropoles à population dense d’es Souk et de Kidal, chaque tombe porte les deux pierres debout musulmanes, les témoins (chehed), et comme l’une marque l’emplacement de la tête et l’autre des pieds, on peut juger d’un coup d’œil que les funérailles ont été conformes au rite islamique. Le cadavre est certainement étendu et non replié. Seulement chaque paire de « chehed » est inscrite dans un cercle de pierres sèches, un mur, bas, rudimentaire, faisant à peine saillie au-dessus du sol, mais bien net et incontestable. Le cimetière est tout entier composé de tours tangentes entre elles. On peut donc affirmer qu’au XVe siècle encore, les sépultures des Berbères Sanhadja étaient des redjems du type turriforme islamisés.