—Regardez donc par là! fit le capitaine en passant auprès d'Hélène, et en lui désignant le large.
Hélène regarda en arrière. A quelque distance du navire s'agitaient un grand nombre d'étranges animaux qui, semblables à de minuscules batelets aux voiles déployées, nageaient avec une grande vitesse. En les examinant avec plus d'attention, Hélène reconnut en eux des argonautes. Les gracieux mollusques se mouvaient à l'aide d'un petit tube, qui rejetait de l'eau; de leurs huit tentacules, deux, les plus larges, étaient dressés et gonflés, en guise de voiles. Avec sa longue-vue Hélène put examiner à son aise ces élégantes barquettes.
Mais voilà que dans le lointain apparurent quelques pétrels. Les argonautes, comme s'ils eussent pressenti le danger, s'alarmèrent, replièrent leurs voiles, serrèrent leurs tentacules et, renversant leur coquille, disparurent sous l'eau. Tout cela s'effectua d'une manière si prompte et si adroite, que le meilleur navire aurait pu être jaloux de la rapidité de cette manœuvre.
Le navire avait déjà presque dépassé le cap de Bonne-Espérance, lorsque le capitaine qui, en ce moment, explorait l'horizon avec sa lunette, aperçut à un mille à l'avant du navire un énorme animal, qui avançait lentement dans la même direction que lui. Tout l'équipage se réunit près du bord pour voir ce monstre. Lorsque le navire l'eut atteint, on reconnut un poulpe de dimensions extraordinaires, qui continuait à naviguer tranquillement en avant, sans faire attention au navire qui s'approchait de lui. Hélène tressaillit involontairement à la vue de ce monstre marin. Sa longueur était de 18 pieds environ, sans compter les huit terribles tentacules, longs de 5 à 6 pieds, et munis d'une grande quantité de ventouses. Ses yeux énormes, à fleur de tête, épouvantaient par leur vivacité. L'énorme gueule ressemblait à un bec de perroquet. En dépit de la grosseur de ce monstre, le capitaine résolut de s'en emparer, et donna l'ordre de lui lancer des harpons et de tirer sur lui. Mais les balles et les harpons pénétraient dans son corps comme dans une gelée. Pour se soustraire aux poursuites, l'animal disparut sous l'eau, mais il revint bientôt à la surface de l'autre côté du navire, et les matelots se mirent de nouveau à tirer sur lui et à lui lancer des harpons. Cela l'obligeait à se replonger dans la mer. Mais il n'y restait pas longtemps, et au bout de quelques minutes il reparaissait de nouveau et se mettait à fouetter rageusement l'eau avec ses tentacules monstrueux. La couleur de l'animal irrité se changea d'un gris clair en un rouge éclatant. Mettre à la mer un canot avec des hommes était dangereux, parce que le monstre, avec un seul de ses tentacules, pouvait le chavirer. Cette chasse se poursuivit ainsi pendant trois heures sans aucun résultat. Enfin l'un des matelots réussit à faire au monstre, avec son harpon, une blessure profonde d'où jaillit une sorte d'écume bouillonnante, mêlée avec du sang, en même temps que se répandait dans l'air une forte odeur de musc. Après bien des tentatives infructueuses, les matelots parvinrent à jeter un nœud coulant sur le poulpe; mais ce nœud glissa sur son corps visqueux et s'enroula autour d'un tentacule. Ce fut parmi les matelots une explosion de joie bruyante; ils se mirent à tirer en haut ce géant des mers, qui se débattait et frappait furieusement avec ses tentacules libres le flanc du navire. Enfin émergèrent à la surface d'abord un tentacule, puis une partie du corps du poulpe. Les matelots poussaient des hourras et hâlaient de toutes leurs forces sur la corde. Mais à peine avaient-ils hissé hors de l'eau la moitié de son corps, que le tentacule se détacha, et le mollusque gigantesque disparut pour toujours dans l'eau. A en juger par le tentacule dont le poids était de 30 livres, on pouvait supposer que l'animal entier en pesait 2000.
Pendant trois jours, ce monstre servit de thème inépuisable aux conversations de tout l'équipage. A cette occasion on débita, il va sans dire, toutes sortes de contes en l'air sur des monstres marins, qui auraient enlevé des hommes du pont même des navires et noyé des vaisseaux entiers.
CHAPITRE V
L'île enchantée.—Un nuage sinistre.—Le typhon.—L'équipage abandonne le navire.—L'amour filial en face de la mort.—Noyés.
Quelques jours plus tard, en montant le matin sur le pont, Hélène s'aperçut que le vent s'apaisait et que le navire avançait très lentement.
Elle prit sa lunette et jeta un regard sur l'horizon qui l'entourait.