Hélène s'aperçut qu'on tirait sur le bord un énorme filet.

—Voulez-vous venir avec moi pour assister à la pêche? lui demanda le pilote en chef. A en juger par la mine réjouie des pêcheurs, elle sera bonne.

—Va, Hélène, fit son père; c'est un spectacle intéressant.

Hélène descendit avec le pilote dans le canot, où se trouvaient déjà quatre matelots; et l'embarcation fila vers l'endroit où se trouvaient les pêcheurs rangés autour du filet qu'on avait tiré tout près du bord. Sur le rivage était massée une foule de spectateurs avec des longues-vues. Lorsque le canot arriva auprès des pêcheurs, Hélène s'aperçut qu'ils s'étaient déjà préparés pour l'attaque et armés de fortes perches au bout desquelles étaient fixées des crochets en fer. Tous les canots entouraient la «chambre de mort» qui terminait le filet. Le filet s'approchait d'un mouvement lent et égal, aux cris incessants des pêcheurs. A mesure que la «chambre de mort» montait vers la surface, les canots se rapprochaient les uns des autres; en même temps l'agitation croissante annonçait l'approche du poisson.

Mais voilà que retentit enfin le signal du carnage, et les pêcheurs se ruèrent sur leurs prisonniers en les massacrant et en les poursuivant. Dans ce cercle étroit il s'éleva une telle tempête que les vagues commençaient à inonder les bateaux. Les bourreaux travaillaient avec acharnement, en s'efforçant, pour la plupart, de tuer les plus gros des thons. Si un pêcheur était tombé en ce moment à la mer, personne, à coup sûr, ne fût allé à son secours, tant chacun était absorbé par ce terrible carnage. L'air tout autour était rempli d'un vacarme si assourdissant, qu'il était impossible d'y distinguer une voix humaine. L'eau, sur une grande étendue, était teinte du sang des malheureuses victimes.

Au bout d'une heure, les vainqueurs se dirigèrent, en triomphe, vers le rivage.

Ce massacre cruel fit une impression si pénible sur la jeune fille, qu'elle pria le pilote de retourner au plus vite sur le navire.

Dans la journée, le capitaine put décharger ses marchandises et, vers le soir, le vaisseau leva de nouveau l'ancre et déploya les voiles.

Mais, le lendemain matin, le vent commença à tomber et bientôt régna le calme complet. Les voiles pendaient tristement, dégonflées. Le navire s'arrêta, immobile, sur la plaine liquide, unie comme une glace. Un silence profond et accablant s'établit. Nulle part on ne voyait aucun être vivant. Même les poissons n'apparaissaient plus sur la surface de la mer; aussi loin que portât la vue, s'étendaient le ciel et le désert immense de l'Océan.

Mais voilà qu'un puissant coup de vent agita la mer: au-dessus de l'eau apparurent deux petits oiseaux.