«Je laissai sans résistance emporter ma malle et la boîte d'instruments que ma mère m'avait donnés au moment de notre séparation. Avec l'argent qui me restait, j'achetai aux matelots une paire de fusils, de la poudre, des balles et d'autres objets qui me paraissaient nécessaires. Le pilote m'aida à cette occasion de ses conseils.

«Le capitaine ne s'était pas opposé à ce trafic, mais il nous pressait d'en finir au plus vite.

«Je ne pus me contraindre à dire un seul mot d'adieu au capitaine et je descendis silencieusement dans le canot, où se trouvaient déjà une douzaine de matelots, sous le commandement du pilote.

«A présent encore je me sens incapable de décrire tous les sentiments qui m'agitaient lorsque j'abordai sur ce rivage désert; mais j'eus assez de courage pour dissimuler devant les matelots le désespoir qui m'avait envahi. Pour la dernière fois, je serrai la main au bon pilote et, l'ayant récompensé avec quelques louis, je le priai de saluer ma mère et de lui apprendre mon sort.

«—Jeune homme, me dit-il, je vous plains de tout mon cœur; tout autre, à la place du capitaine Sernette, vous aurait pardonné votre intervention imprudente. Mais notre devoir est d'obéir. Peut-être un jour un navire passera-t-il dans ces parages. Alors vous serez sauvé. Et maintenant, adieu.

«Me laissant entre autres choses un panier avec des vivres, il me serra encore une fois la main et le canot s'éloigna du rivage.

«Cette fois, je ne pus me contenir. Des sanglots sourds s'échappèrent de ma poitrine et plein de désespoir je me jetai par terre.

«Tout d'abord je voulais me précipiter du haut du rocher dans la mer et de cette façon en finir à la fois avec ma vie et mes souffrances, mais la voix de ma conscience me préserva de ce crime et je trouvai la force de supporter avec résignation ma destinée.

«Lorsque le navire se fut dérobé à mes regards, je me décidai à faire la connaissance de ma nouvelle patrie; contre mon attente je la trouvai très belle.

«Je passai les premières semaines de mon séjour ici dans une sorte de désespoir muet. Je ne puis préciser avec exactitude combien de temps je demeurai dans cet état, car je m'embrouillai bientôt dans le compte des jours. Jour et nuit, je restais assis sur le sommet de la montagne, en regardant avec tristesse le lointain désert, où la mer se fondait avec le ciel; à chaque instant je croyais apercevoir à l'horizon la voile désirée, mais mon espoir était vain: devant moi s'étendait toujours la même mer déserte et immense.