La vie dans l'île.—Un monument énigmatique.—La saison pluvieuse.—L'orage.—La maladie.
Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi. Rien ne troublait la tranquillité du père et de la fille. Leurs jours se passaient les uns après les autres dans leurs occupations ordinaires.
Chaque matin, Hélène descendait vers le lac et, après s'être rafraîchie la figure avec l'eau limpide, donnait à manger aux jeunes cygnes, qui peu à peu s'étaient tellement habitués à elle, qu'en l'apercevant ils s'empressaient d'accourir. Puis, elle conduisait son père dans la grotte, où ils avaient trouvé le Robinson Crusoé, lisait un chapitre de ce livre qui leur rappelait si bien leur propre situation; puis elle se mettait à ranger leur logis, à cueillir des fruits, à pêcher des truites et à préparer leur modeste dîner.
Pendant la chaleur de midi, Hélène emmenait son père dans le berceau, sous l'ombrage du figuier sacré au bord du lac, où soufflait ordinairement une brise légère, qui répandait partout la fraîcheur. Ils dînaient très souvent là. Dans les heures de l'après-midi, alors que son père reposait, elle se rendait avec sa lunette sur le rivage, ou montait sur la montagne, ou bien se dirigeait vers la forêt. Au retour, elle retrouvait d'habitude son père content et enjoué et s'asseyait avec son travail à côté de lui, lui parlant des animaux et des plantes qu'elle avait découverts ou rencontrés pendant ses promenades, ou bien encore elle lui lisait à haute voix. Le vieillard de son côté lui contait aussi ses voyages et ses aventures, en choisissant de préférence celles qui avaient trait aux phénomènes de la nature ou à la vie des animaux et des plantes. Il décrivait les fruits et les végétaux avec une telle exactitude, qu'Hélène était sûre de les reconnaître immédiatement, s'ils se trouvaient dans l'île. Il s'arrêtait particulièrement sur les choses qui pouvaient leur être utiles dans leur situation actuelle.
Dans une de ses promenades, Hélène arriva par hasard sur le sommet d'une montagne, qui s'élevait du côté opposé à l'endroit où ils avaient abordé la première fois, et quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle aperçut tout d'un coup, au milieu de hauts cyprès antiques, un monument de pierre avec cette inscription: «Rosalie Neuville, ma mère.» Tout autour, des fleurs avaient été évidemment plantées jadis, à la place desquelles ne croissaient maintenant que des mauvaises herbes. Hélène nettoya les abords du monument mystérieux et l'orna de fleurs fraîches.
Le destin du Français demeurait pour elle une énigme: ni ses notes, ni ses autres vestiges ne lui donnaient aucun espoir de dissiper jamais les ténèbres qui cachaient sa fin.
Hélène n'avait jamais pensé qu'un changement quelconque pût survenir dans sa vie si uniforme. Il lui semblait que ce printemps éternel et ces beaux jours, ces nuits magnifiques devaient durer éternellement.
Mais voilà qu'une fois, à minuit, elle fut éveillée brusquement par un bruit étrange. Se soulevant sur son lit elle prêta l'oreille et, tout à coup, elle sentit le sol osciller légèrement sous elle. Tout d'abord elle crut qu'elle s'était trompée, qu'elle n'avait eu qu'un simple vertige. Mais en ce moment résonna dans la caverne la voix de son père:
—Hélène, tu ne dors pas?
—Non, père!