Depuis ce jour, le perroquet fit de tels progrès qu'il surprenait souvent Hélène par sa facilité de conception. Il était maintenant si habitué à la jeune fille qu'elle cessa de le tenir attaché. Elle n'avait qu'à tendre la main pour qu'il vînt immédiatement se percher sur son doigt, en poussant des cris de joie. Elle le tenait souvent dans cette position, en prononçant devant lui, lentement, des paroles auxquelles il prêtait une attention soutenue. En dépit de la liberté complète dont il jouissait, il ne songeait évidemment pas à la fuite. Il sortait parfois de la caverne, se perchait sur un arbre voisin, et de temps en temps répétait à haute voix les paroles qu'il avait apprises.
Vers la fin de la saison pluvieuse, «Joli» avait retenu un grand nombre de phrases et il les employait, la plupart du temps, à propos. Il aimait surtout à causer le matin. Dès qu'Hélène se levait, derrière elle retentissait la voix sonore du perroquet: «Bonjour, Hélène!—Bonne nuit, Hélène!—Joli veut manger, petit perroquet a faim!—Petit ami! silence!—Ah, mes chères petites chèvres!—Bê…ê…ê…ê…!—Mon gentil petit perroquet!—Est-ce que les petites chèvres ont faim?—Petit ami veut du lolo avec du pain?—Eh bien, bravo, mon perroquet intelligent!» s'écriait-il sur tous les tons, en imitant la voix de sa maîtresse. Et quand les chevreaux se mettaient à jouer et à s'ébattre dans la caverne, il disait avec bonhomie: «Ah! quels polissons vous êtes!—Mais vous m'empêchez de travailler!—Petit perroquet veut-il des dattes?—Bê…ê…ê…ê…—Maintenant, il est temps de vous en aller.» Il continuait à voir «Petit ami» d'un mauvais œil. En l'entendant aboyer, il commençait à aboyer lui-même et, en signe de colère, hérissait sa jolie huppe.
Quand Hélène se mettait à table, tous ses compagnons se réunissaient autour d'elle. «Petit ami» posait humblement sa tête sur ses genoux, «Joli» se perchait sur son épaule droite, et la chèvre examinait curieusement le couvert, tandis que les chevreaux gambadaient tout autour avec insouciance. En mangeant, Hélène n'oubliait pas de donner de temps en temps à chacun d'eux quelque morceau friand. Les chèvres étaient particulièrement avides de pain saupoudré de sel, tandis que le perroquet adorait les dattes sèches et veillait rigoureusement à ce qu'Hélène ne fît aucun passe-droit. S'il remarquait qu'elle l'oubliait et donnait à manger deux fois de suite à la chèvre ou à «Petit ami», il se mettait à dire: «Joli veut manger», et lui becquetait doucement l'oreille. Si, après cela, elle ne le satisfaisait pas immédiatement, il criait à tue-tête: «Perroquet veut des dattes», et lui mordait l'oreille plus fortement. Quand il avait reçu son dû, il se calmait, tout en continuant pourtant sa surveillance.
A la nuit tombante, Hélène emmenait les chèvres dans une autre caverne et se mettait à écrire son journal ou à lire à la lumière de sa lampe improvisée. Elle lisait avec un grand intérêt les livres de voyages et d'histoire naturelle.
Durant ces longues soirées, elle se rappelait son père bien-aimé, qui lui expliquait toujours si bien et avec tant de douceur les passages peu intelligibles; et souvent ses pensées s'envolaient aussi au loin, vers sa patrie, vers sa mère!…
CHAPITRE XXIX
Le printemps.—Peur mal fondée.—La caverne du vieux bouc.—Une grotte enchantée.—Le coton.
Trois semaines plus tard environ, Hélène s'aperçut que les accalmies devenaient plus fréquentes et plus longues. Toute la nature semblait revivre. Elle comprit que la saison pluvieuse touchait à sa fin.
Au bout de quelques jours encore, en mettant le pied dehors, elle vit au-dessus d'elle un ciel presque sans nuages et un soleil éclatant de printemps. L'air était embaumé. Hélène promenait ses regards tout autour et n'en croyait presque pas ses yeux. Elle voyait revenir dans toute sa splendeur le printemps, qu'elle aimait si fort dans sa patrie. Toute la terre était gazonnée d'une herbe fraîche et diaprée de fleurs de toutes les couleurs.
En s'approchant du lac, où elle allait chercher de l'eau, elle s'arrêta frappée de surprise. Il semblait que tous les habitants de cette île déserte s'y fussent donné rendez-vous à cette heure matinale. Des milliers de perroquets, de colibris chatoyants et d'autres oiseaux, d'innombrables singes de toutes sortes s'étaient réunis sur le bord du lac pour se rafraîchir à son eau limpide. Un bruit confus semblait flotter dans l'air, un bruit fait de tous ces cris, de tous ces chants, de tous ces bourdonnements. D'énormes papillons de toutes les nuances passaient en tournoyant au-dessus d'elle. Sur le lac nageaient joyeusement, plongeant et criant, des oiseaux aquatiques, parmi lesquels, lents et majestueux, glissaient les cygnes avec leurs nichées. Ravie, Hélène contemplait ce monde bouillonnant de vie. «Petit ami» restait immobile à ses côtés et examinait avec des regards avides cette société si nombreuse.