Ces espérances de réforme se présentaient alors plus vives que jamais à l'imagination de David. Rarement il venait corriger ses élèves sans qu'il leur parlât de sa nouvelle composition, des différentes idées qui s'étaient offertes à son esprit, et de la sévérité de style qu'il comptait mettre dans l'exécution de ce dernier ouvrage. Ce fut à cette époque que, voulant exciter ses élèves à s'exercer eux-mêmes à la composition, il institua dans son école un concours mensuel. On choisissait cinq ou six sujets tirés de l'histoire grecque, on les inscrivait sur de petits papiers que l'on jetait dans un chapeau et celui que l'on en tirait au hasard devenait le programme à suivre. Enfin, les dix ou douze sous que chaque concurrent remettait au brave caissier Grandin étaient employés à acheter un livre ou une gravure, prix destiné au vainqueur. Cet usage dura peu. Outre la facilité de composer, comme il fallait encore posséder le talent de faire lestement des croquis, pour présenter des esquisses passables, il se trouva que deux ou trois élèves seulement remplissant à peu près ces conditions, le reste refusa bientôt de se présenter à ce concours. Vermay et Étienne ayant successivement remporté les prix, leurs camarades, après les avoir proclamés deux fois vainqueurs à leurs dépens, leur laissèrent le champ libre.
Mais Étienne, qui déjà avait reçu de nombreuses marques de confiance de son maître, obtint encore de lui une distinction flatteuse, à l'occasion d'une composition qui avait valu à cet élève la première place au concours. Le sujet était Cimon l'Athénien faisant embarquer les femmes et les enfants pour les soustraire aux horreurs d'un siége. Non-seulement David, après le jugement, donna des éloges à son disciple, mais il lui demanda en souriant la permission de garder l'esquisse dans ses cartons.
David peintre, on ne saurait trop le répéter, était d'une bonhomie, d'une sincérité presque enfantine. Toutes les fois qu'il croyait trouver une occasion d'épurer son art, de perfectionner quelque partie de son talent, il faisait le sacrifice de son amour-propre avec une abnégation complète. Entre autres choses qui ne lui étaient pas familières, il ignorait les lois de la perspective, et il lui était impossible de faire la moindre indication, le plus simple croquis d'une figure, sans modèle. Constamment il en faisait l'aveu à ses élèves, en leur recommandant de ne pas tomber dans la même faute que lui. Aussi les forçait-il en quelque sorte d'apprendre la perspective, et leur enjoignait-il de porter toujours sur eux un petit carnet pour y tracer, au moyen de quelques lignes, les scènes, les mouvements et les physionomies qui pourraient attirer leur attention dans les lieux publics.
David louait quelquefois ces talents accessoires chez ses élèves, il les admirait même, tant il regrettait de ne pas les posséder. Étienne eut une occasion de reconnaître l'admirable modestie et l'envie constante de bien faire qui distinguaient ce grand artiste de tous les peintres de son temps. «Mon ami, lui dit-il un jour, lorsqu'il commença à établir sa scène des Thermopyles, il faut que vous me rendiez un service: ce serait, en vous servant du plan topographique du Passage des Thermopyles que voilà, d'en tracer une vue perspective. Vous êtes peintre, vous composez assez bien pour connaître les convenances de notre art; ainsi, rendez-moi ce service, car je n'ose m'en fier à un ingénieur ou à un démonstrateur de perspective, qui me ferait de la science, ce qui n'est pas mon affaire.» Il faut savoir ce qu'un élève éprouve de respect et d'admiration devant un maître justement célèbre, pour se figurer l'ardeur qu'Étienne mit à résoudre le problème qui lui fut proposé. Des vingt essais qu'il fit, il en acheva trois qu'il porta à son maître, en lui faisant observer sur le plan les trois points de vue différents d'où les aspects avaient été pris. David examina attentivement les trois dessins, puis dit à Étienne: «Merci; voilà mon terrain; à présent il faut que je me dispose à livrer ma bataille.» Quelques jours après, pendant l'inspection des études des élèves, il dit en plein atelier: «Je travaille à mes Thermopyles, mes amis; je commence à disposer l'ensemble de ma composition, mais il faut que vous m'aidiez.» Comme chacun lui lançait des regards interrogatifs pour savoir au juste ce qu'il voulait dire: «Oui, ajouta-t-il, il faut que vous m'aidiez. Il y a longtemps que vous n'avez concouru entre vous pour la composition; je veux que vous repreniez cet exercice, et je vais vous proposer à l'instant même un sujet: Léonidas au passage des Thermopyles… Vous riez?… Mais je vous parle très-sérieusement. Faites vos efforts pour trouver quelques bons groupes, quelques figures heureuses d'intention, et je promets d'avance à celui à qui cela arrivera de le récompenser en employant tous mes soins et tout ce qui m'a été départi de talent, pour réaliser son idée sur ma toile. Allons Étienne, dit-il en s'adressant à cet élève, Léonidas et les Spartiates près de livrer combat aux Thermopyles, voilà un beau sujet!…» Il se tut pendant quelques instants, puis: «Je vois, ajouta-t-il, que vous êtes des poltrons, vous laissez là votre maître.»
Le sujet avait séduit Étienne, qui d'ailleurs sentit son amour-propre aiguillonné par la promesse qu'avait faite le maître, d'exécuter dans son tableau une idée heureuse que pourraient lui fournir ses élèves. Dans l'espace d'une semaine, Étienne composa, mit au trait et acheva une esquisse sur le sujet donné[47]. D'abord il n'osa la présenter à son maître, mais encouragé par les éloges de quelques-uns de ses camarades, entre autres par ceux de Lullin, dans lequel il avait toute confiance, il se décida à montrer son dessin à David. Rien ne saurait mieux faire apprécier les intentions sincères avec lesquelles cet artiste se rendait compte de son art à lui-même, et dictait ses conseils à ses élèves, que la manière dont il reçut l'esquisse qu'Étienne lui présenta.
«C'est vraiment bien, lui dit-il, c'est un sujet si difficile! vous le savez maintenant. Voilà plusieurs groupes très-bons, bien pensés, bien inventés, et de plus, bien dans le caractère du sujet… Oh! oh! il y a là quelques figures, un groupe même, dont je m'arrangerai bien. Voulez-vous me les confier? dit David en souriant, je vous promets de les soigner.»
La joie d'Étienne était extrême. «Vous avez choisi, ajouta le maître après quelques minutes d'attention et de silence, un autre instant que celui que je me propose de rendre. Votre Léonidas donne le signal pour prendre les armes et marcher au combat, et tous vos Spartiates répondent à son appel. Moi, je veux donner à cette scène quelque chose de plus grave, de plus réfléchi, de plus religieux. Je veux peindre un général et ses soldais se préparant au combat comme de véritables Lacédémoniens, sachant bien qu'ils n'en échapperont pas; les uns absolument calmes, les autres tressant des fleurs pour assister au banquet qu'ils vont faire chez Pluton. Je ne veux ni mouvement ni expression passionnés, excepté sur les figures qui accompagneront le personnage inscrivant sur le rocher: Passant, va dire à Sparte que ses enfants sont morts pour elle. Figurez-vous, mon cher Étienne, que dans ce tableau, je veux caractériser ce sentiment profond, grand et religieux qu'inspire l'amour de la patrie. Par conséquent, je dois en bannir toutes les passions qui non-seulement y sont étrangères, mais qui en altéreraient encore la sainteté. Votre Léonidas n'est pas le mien, ajouta-t-il en désignant les figures sur l'esquisse, vous l'avez fait animé et décidé à en venir aux mains; le mien sera calme, il pensera avec une joie douce à la mort glorieuse qui l'attend ainsi que ses compagnons d'armes. Vous devez comprendre à présent, mon ami, le sens dans lequel sera dirigée l'exécution de mon tableau. Je veux essayer de mettre de côté ces mouvements, ces expressions de théâtre, auxquels les modernes ont donné le titre de peinture d'expression. À l'imitation des artistes de l'antiquité, qui ne manquaient jamais de choisir l'instant avant ou après la grande crise d'un sujet, je ferai Léonidas et ses soldats calmes et se promettant l'immortalité avant le combat. Rappelez-vous cette pierre gravée antique représentant Ajax en démence; on ne le voit pas à l'instant où, hors de lui-même, il égorge les troupeaux en croyant immoler les Grecs: l'artiste l'a montré dans un moment où, reprenant passagèrement l'usage de la raison, accablé de fatigue et honteux de lui-même, il réfléchit tristement, près d'un autel, au milieu des bestiaux qu'il a abattus. Et cet autre camée que vous connaissez bien aussi, où l'on voit Achille pleurant sur le corps de Penthésilée, que ce héros vient de tuer dans un combat? Quelle belle idée!!! Achille combattant une amazone, une femme, n'était qu'une scène et une pensée vulgaires; mais Achille, après l'emportement du combat, s'apitoyant sur le sort et la beauté de la guerrière qu'il vient de renverser, c'est une idée grande, morale, et qui, de plus, s'adapte d'une manière merveilleuse aux convenances délicates de l'art… Mais j'aurai bien de la peine, ajouta David, à faire adopter de semblables idées dans notre temps. On aime les coups de théâtre, et quand on ne peint pas les passions violentes, quand on ne pousse pas l'expression en peinture jusqu'à la grimace, on risque de n'être ni compris ni goûté.»
Étienne écoutait toujours en silence; David examina de nouveau la composition de son élève: «Il y a vraiment de très-bonnes idées, reprit-il en désignant quelques figures; mais, mon cher Étienne, il faut que je vous dise le secret de notre métier. Pour un peintre, une idée n'est qu'une intention, un projet vague, tant qu'au moyen d'une exécution sûre et savante, l'artiste n'a pu lui donner un corps et la rendre à la fois compréhensible et sensible. Il y a des gens qui ont des idées on ne peut plus heureuses, mais il leur est impossible de les rendre; c'est évidemment comme s'ils n'en avaient pas. Aussi, malgré l'opinion des gens d'esprit, est-il certain qu'un peintre comme Mazaccio, par exemple, qui n'a guère fait autre chose que d'excellentes études peintes ou des portraits, était réellement un plus grand peintre, un plus grand artiste, qu'une foule de compositeurs à la toise, comme Vasari et d'autres. Je prendrai donc quelques idées dans votre composition, mon cher ami. Si je les rends mal, elles vous resteront; si je les rends bien, elles m'appartiendront. Au surplus, les idées que je vous prends ne sont peut-être pas les meilleures que renferme votre esquisse; ce sont celles qui me conviennent le mieux relativement au but que je me propose, et si, comme je l'espère et je le désire, vous parvenez un jour à bien posséder tous les moyens pratiques de votre art, je vous laisse encore dans votre esquisse vingt idées dont deux ou trois seulement, bien rendues, feraient de vous un grand peintre.
«Les Grecs, continuait David, qui certes n'étaient pas à cela près des idées, comme on l'entend de nos jours, les Grecs et leurs artistes en particulier étaient bien pénétrés de cette vérité, qu'une idée ne vaut réellement que par la perfection avec laquelle on la rend et on l'emploie. Repassez dans votre esprit, mon cher Étienne, les types des principales statues de l'antiquité, et vous verrez que le nombre en est assez restreint. Cependant, tous les artistes grecs se conformant à ces mêmes types, à ces mêmes idées, ne se sont pas distingués en en inventant de nouveaux, mais en y apportant toujours des modifications, des perfections, qui rajeunissaient et complétaient le type primitif, l'idée première. Avoir de l'imagination ne consiste pas seulement à trouver une idée, car cette faculté n'agit pas avec moins de force lorsque l'on cherche des ressources pour la rendre, pour la faire valoir et lui donner cours dans l'esprit de nos semblables. Ainsi, mon cher Étienne, ne négligez pas la pratique de votre art, c'est le seul moyen de rendre vos idées profitables.»
Tel était le cercle de pensées dans lequel l'esprit de David s'agitait en composant son tableau de Léonidas. Lorsqu'il eut posé les fondements de ce nouveau travail, il vint encore réclamer l'assistance de ses élèves pour l'aider à en tracer l'esquisse. L'exercice de la natation était fort à la mode alors à Paris, et parmi les élèves de David, il y en avait plusieurs qui s'y distinguaient. Ce goût assez général se liait avec celui que les fêtes publiques et l'amour de l'antiquité avaient inspiré pour tous les exercices gymnastiques et athlétiques. La plupart des jeunes gens qui fréquentaient les bains publics, ou faisaient des parties de natation sur la Seine, entre les ponts de Paris, étaient tout aussi connus par l'élégance de leur stature et l'agilité de leurs mouvements que par les traits de leur visage. Les élèves des écoles de peinture se distinguaient entre tous, et dans l'atelier de David on comptait plusieurs jeunes gens remarquablement beaux et agiles.