Maintenant elle marchait, vierge encore plus belle.
Vierge éthérée, pâle comme un lis:
Et elle avait maintenant une compagnie invisible
Capable de désespérer l'âme—
Entre le besoin et le mépris elle marchait délaissée,
Et rien ne pouvait la sauver.
Aucun pardon maintenant ne peut rasséréner son front
De la paix de ce monde, pour prier;
Car pendant que la prière égarée de l'amour s'est dissipée dans l'air,
Son coeur de femme s'est donné libre carrière!
Mais le péché pardonné par Christ dans le ciel
Sera toujours maudit par l'homme!
Nous avons quelque peine à reconnaître dans cette composition le Willis qui a écrit tant de «vers de société.» Non seulement elle est richement idéale; mais les vers en sont pleins d'énergie, et respirent une chaleur, une sincérité de sentiment évidente, que nous chercherions en vain dans tous les autres ouvrages de l'auteur.
Pendant que la manie épique—l'idée que pour avoir du mérite en poésie, la prolixité est indispensable—disparaissait peu à peu depuis quelques années de l'esprit du public, en vertu même de son absurdité, nous voyions lui succéder une autre hérésie d'une fausseté trop palpable pour être longtemps tolérée; mais qui, pendant la courte période qu'elle a déjà duré, a plus fait à elle seule pour la corruption de notre littérature poétique que tous ses autres ennemis à la fois. Je veux dire l'hérésie du Didactique. Il est reçu, implicitement et explicitement, directement et indirectement, que la dernière fin de toute Poésie est la Vérité. Tout poème, dit-on, doit inculquer une morale, et c'est par cette morale qu'il faut apprécier le mérite poétique d'un ouvrage. Nous autres Américains surtout, nous avons patronné cette heureuse idée, et c'est particulièrement à nous, Bostoniens, qu'elle doit son entier développement. Nous nous sommes mis dans la tête, qu'écrire un poème uniquement pour l'amour de la poésie, et reconnaître que tel a été notre dessein en l'écrivant, c'est avouer que le vrai sentiment de la dignité et de la force de la poésie nous fait radicalement défaut—tandis qu'en réalité, nous n'aurions qu'à rentrer un instant en nous-mêmes, pour découvrir immédiatement qu'il n'existe et ne peut exister sous le soleil d'oeuvre plus absolument estimable, plus suprêmement noble, qu'un vrai poème, un poème per se, un poème, qui n'est que poème et rien de plus, un poème écrit pour le pur amour de la poésie.
Avec tout le respect que j'ai pour la Vérité, respect aussi grand que celui qui ait jamais pu faire battre une poitrine humaine, je voudrais cependant limiter, en une certaine mesure, ses moyens d'inculcation. Je voudrais les limiter pour les renforcer, au lieu de les affaiblir en les multipliant. Les exigences de la Vérité sont sévères. Elle n'a aucune sympathie pour les fleurs de l'imagination. Tout ce qu'il y a de plus indispensable dans le Chant est précisément ce dont elle a le moins affaire. C'est la réduire à l'état de pompeux paradoxe que de l'enguirlander de perles et de fleurs. Une vérité, pour acquérir toute sa force, a plutôt besoin de la sévérité que des efflorescences du langage. Ce qu'elle veut, c'est que nous soyons simples, précis, élégants; elle demande de la froideur, du calme, de l'impassibilité. En un mot, nous devons être à son égard, autant qu'il est possible, dans l'état d'esprit le plus directement opposé à l'état poétique. Bien aveugle serait celui qui ne saisirait pas les différences radicales qui creusent un abîme entre les moyens d'action de la vérité et ceux de la poésie.
Il faudrait être irrémédiablement enragé de théorie, pour persister, en dépit de ces différences, à essayer de réconcilier l'irréconciliable antipathie de la Poésie et de la Vérité.
Si nous divisons le monde de l'esprit en ses trois parties les plus visiblement distinctes, nous avons l'Intellect pur, le Goût et le Sens moral. Je mets le Goût au milieu, parce que c'est précisément la place qu'il occupe dans l'esprit. Il se relie intimement aux deux extrêmes, et n'est séparé du Sens moral que par une si faible différence qu'Aristote n'a pas hésité à mettre quelques-unes de ses opérations au nombre des vertus mêmes. Cependant, l'office de chacune de ces facultés se distingue par des caractères suffisamment tranchés. De même que l'Intellect recherche le Vrai, le Goût nous révèle le Beau, et le Sens moral ne s'occupe que du Devoir. Pendant que la Conscience nous enseigne l'obligation du Devoir, et que la Raison nous en montre l'utilité, le Goût se contente d'en déployer les charmes, déclarant la guerre au Vice uniquement sur le terrain de sa difformité, de ses disproportions, de sa haine pour la convenance, la proportion, l'harmonie, en un mot pour la Beauté.
Un immortel instinct, ayant des racines profondes dans l'esprit de l'homme, c'est donc le sentiment du Beau. C'est ce sentiment qui est la source du plaisir qu'il trouve dans les formes infinies, les sons, les odeurs, les sensations.
Et de même que le lis se reproduit dans l'eau du lac, ou les yeux d'Amaryllis dans son miroir, ainsi nous trouvons dans la simple reproduction orale ou écrite de ces formes, de ces sons, de ces couleurs, de ces odeurs une double source de plaisir. Mais cette simple reproduction n'est pas la poésie. Celui qui se contente de chanter, même avec le plus chaud enthousiasme, ou de reproduire avec la plus vivante fidélité de description les formes, les sons, les odeurs, les couleurs et les sentiments qui lui sont communs avec le reste de l'humanité, celui-là, dis-je, n'aura encore aucun droit à ce divin nom de poète. Il lui reste encore quelque chose à atteindre. Nous sommes dévorés d'une soif inextinguible, et il ne nous a pas montré les sources cristallines seules capables de la calmer. Cette soif fait partie de l'Immortalité de l'homme. Elle est à la fois une conséquence et un signe de son existence sans terme. Elle est le désir de la phalène pour l'étoile. Elle n'est pas seulement l'appréciation des Beautés qui sont sous nos yeux, mais un effort passionné pour atteindre la Beauté d'en haut. Inspirés par une prescience extatique des gloires d'au delà du tombeau, nous nous travaillons, en essayant au moyen de mille combinaisons, au milieu des choses et des pensées du Temps, d'atteindre une portion de cette Beauté dont les vrais éléments n'appartiennent peut-être qu'à l'éternité. Alors, quand la Poésie, ou la Musique, la plus enivrante des formes poétiques, nous a fait fondre en larmes, nous pleurons, non, comme le suppose l'Abbé Gravina, par excès de plaisir, mais par suite d'un chagrin positif, impétueux, impatient, que nous ressentons de notre impuissance à saisir actuellement, pleinement sur cette terre, une fois et pour toujours, ces joies divines et enchanteresses, dont nous n'atteignons, à travers le poème, ou à travers la musique, que de courtes et vagues lueurs.
C'est cet effort suprême pour saisir la Beauté surnaturelle—effort venant d'âmes normalement constituées—qui a donné au monde tout ce qu'il a jamais été capable à la fois de comprendre et de sentir en fait de poésie.