Naturellement, le Sentiment poétique peut revêtir différents modes de développement—la Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Danse—la Musique surtout—et dans un sens tout spécial, et fort large, l'art des Jardins. Notre sujet doit se borner à envisager la manifestation du sentiment poétique par le langage. Et ici qu'on me permette de dire quelques mots du rythme. Je me contenterai d'affirmer que la Musique, dans ses différents modes de mesure, de rythme et de rime, a en poésie une telle importance que ce serait folie de vouloir se passer de son secours,—sans m'arrêter à rechercher ce qui en fait l'essence absolue. C'est peut-être en Musique que l'âme atteint de plus près la grande fin à laquelle elle aspire si violemment, quand elle est inspirée par le Sentiment poétique—la création de la Beauté surnaturelle. Il se peut que cette fin sublime soit en réalité de temps en temps atteinte ici-bas. Il nous est arrivé souvent de sentir, tout frémissant de volupté, qu'une harpe terrestre venait de faire vibrer des notes non inconnues des anges. Aussi est-il indubitable que c'est dans l'union de la Poésie et de la Musique, dans son sens populaire, que nous trouverons le plus large champ pour le développement des facultés poétiques. Les anciens Bardes et Minnesingers avaient des avantages dont nous ne jouissons plus—et Thomas Moore, chantant ses propres poésies, achevait ainsi fort légitimement de leur donner leur véritable caractère de poèmes.

Pour récapituler, je définirais donc en peu de mots la poésie du langage: une Création rythmique de la Beauté. Son seul arbitre est le Goût. Le Goût n'a avec l'Intellect ou la Conscience que des relations collatérales. Il ne peut qu'accidentellement avoir quelque chose de commun soit avec le Devoir soit avec la Vérité.

Quelques mots d'explication, cependant. Ce plaisir, qui est à la fois le plus pur, le plus élevé et le plus intense des plaisirs, vient, je le soutiens, de la contemplation du Beau. Ce n'est que dans la comtemplation de la Beauté qu'il nous est possible d'atteindre cette élévation enivrante, cette émotion de l'âme, que nous reconnaissons comme le sentiment poétique, et qui se distingue si facilement de la Vérité, qui est la satisfaction de la Raison, et de la Passion, qui est l'émotion du coeur. C'est donc la Beauté—en comprenant dans ce mot le sublime—qui est l'objet du poème, en vertu de cette simple règle de l'Art, que les effets doivent jaillir aussi directement que possible de leurs causes:—personne du moins n'a osé nier que l'élévation particulière dont nous parlons soit un but plus facilement atteint dans un poème. Il ne s'ensuit nullement, toutefois, que les excitations de la Passion, ou les préceptes du Devoir ou même les leçons de la Vérité ne puissent trouver place dans un poème et avec avantage; tout cela peut, accidentellement, servir de différentes façons le dessein général de l'ouvrage;—mais le véritable artiste trouvera toujours le moyen de les subordonner à cette Beauté qui est l'atmosphère et l'essence réelle du Poème.

Je ne saurais mieux commencer la série des quelques poèmes sur lesquels je veux appeler l'attention, qu'en citant le Poème de l'Epave de M. Longfellow[72].

Le jour est parti, et les ténèbres
Tombent des ailes de la Nuit,
Comme une plume tombe emportée
De l'aile d'un Aigle dans son vol[73].

J'aperçois tes lumières du village
Luire à travers la pluie et la brume,
Et un sentiment de tristesse m'envahit,
Auquel mon âme ne peut résister;

Un sentiment de tristesse et d'angoisse
Qui n'a rien de la douleur,
Et qui ne ressemble au chagrin
Que comme le brouillard ressemble à la pluie.

Viens, lis-moi quelque poème,
Quelque simple lai, dicté par le coeur.
Qui calmera cette émotion sans repos,
Et bannira les pensées du jour.

Non pas des grands maîtres anciens,
Ni des bardes-sublimes
Dont l'écho des pas lointains retentit
A travers les corridors du temps.

Car, de même que les accords d'une musique martiale,
Leurs puissantes pensées suggèrent
Les labeurs et les fatigues sans fin de la vie;
Et ce soir j'aspire au repos.