—Après tout, ce n'est pas la faute de ces pauvres fleurs. Dites au groom de les porter dans la maison de ce monsieur qui a dîné ici ce soir. Sa femme est malade. Elles lui feront peut-être plaisir... Le petit est sorti? Alors, ma chère, courez-y vous-même. Tenez, mettez mon manteau et filez! Je veux que ces fleurs sortent de la maison immédiatement! Et sur votre âme, ne dites pas que c'est moi qui les envoie.
Elle jeta son manteau de velours sur les épaules de la servante et rentra dans le salon, fermant la porte avec brusquerie. Sa poitrine se soulevait sous les dentelles... Archer crut un moment qu'elle allait pleurer; mais elle éclata de rire, regarda tour à tour la marquise et Archer, et demanda:
—Et vous deux? J'espère que vous faites une paire d'amis?...
—C'est à Mr Archer de répondre, mon trésor; il a attendu patiemment pendant que tu t'habillais...
—Oui, je vous en ai donné tout le temps. Je ne pouvais pas arriver à me coiffer, dit Mme Olenska, en portant la main aux boucles de son chignon. Mais je vois que le docteur Carver est parti, et vous serez en retard chez les Blenker. Mr Archer, voulez-vous mettre ma tante en voiture?...
Elle suivit Mrs Manson dans le vestibule, l'enveloppa dans divers châles et palatines, la chaussa de galoches, et cria de la porte:
—Rappelez-vous que la voiture doit revenir me prendre.
Après avoir accompagné la marquise jusqu'à la voiture, Archer retrouva Mme Olenska dans le salon. Une femme du monde, à New-York, n'aurait pas appelé sa servante «ma chère,» et ne l'aurait pas envoyée faire une course en lui prêtant sa sortie de bal: Archer goûtait un plaisir d'une qualité rare à se trouver dans un monde où l'action jaillissait de l'émotion.
Mme Olenska, qui se tenait debout devant la glace, ne bougea pas quand il s'approcha d'elle; leurs yeux se rencontrèrent dans le miroir. Se détournant vivement, elle se rassit sur le canapé et dit:
—Nous avons encore le temps de fumer une cigarette.