Les quelques voyageurs qui l’attendaient—deux ou trois paysans et un prêtre—étaient groupés auprès du guichet. Lydia demeurait à part, sous les arbres.

Le vapeur était maintenant à quai; on jeta la passerelle, et les paysans montèrent avec leurs paniers de légumes, suivis du prêtre. Cependant Lydia ne bougeait toujours pas. Une cloche tinta, plaintivement; puis ce fut un rugissement de vapeur; quelqu’un, apparemment, avait crié à la voyageuse qu’elle serait en retard: elle s’élança, comme pour répondre à un appel. Elle s’avança d’un pas indécis; puis, au bord du quai, elle s’arrêta. Gannett vit un matelot lui faire signe; la cloche sonna encore et Lydia mit le pied sur la passerelle.

A mi-chemin de la courte pente qui menait au pont, elle s’arrêta de nouveau, puis se retourna et revint en courant au bord. On retira la passerelle, la cloche cessa de tinter et le bateau se remit en marche. Lydia, lentement, revenait vers le jardin...

En approchant de l’hôtel, elle leva furtivement les yeux: Gannett disparut de la fenêtre. Il s’assit auprès de la table: un indicateur était là, sous sa main, et, machinalement, sans savoir ce qu’il faisait, il se mit à chercher les heures des trains pour Paris...

LA TRAGÉDIE DE LA MUSE

I

Plus tard Danyers se complut à se figurer qu’il avait reconnu Mrs Anerton du premier coup; mais cette imagination était naturellement absurde, n’ayant vu d’elle auparavant aucun portrait. Elle affectait de garder un anonymat strict, et refusait sa photographie même aux plus privilégiés. Il n’avait en outre jamais obtenu de Mrs Memorall, en qui il vénérait et cultivait l’amie de cette femme, qu’une phrase de vague impressionnisme: «Elle est comme ces anciennes estampes où les traits ont la valeur d’un coloris...»

Cependant, le jeune homme était presque certain d’avoir pensé à Mrs Anerton tandis qu’il déjeunait dans le restaurant désert de l’hôtel. Il s’était aussitôt dit à lui-même, ayant levé la tête à l’approche d’une dame qui s’était placée à une table près de la fenêtre: «Il se pourrait bien que ce fût elle...»

Dès ses années d’étudiant à Harvard[A],—il était encore assez jeune pour penser à ce temps comme à une époque infiniment éloignée,—Danyers avait rêvé de Mrs Anerton, la Silvia de l’immortel cycle de sonnets de Vincent Rendle, la Mrs A... de la Vie et les Lettres du même Vincent Rendle. Ce nom avait pour tabernacle quelques-uns des plus nobles vers anglais du dix-neuvième siècle,—et de tous les siècles passés ou futurs, comme Danyers, avec un jugement mûri, continuait à le croire. La première lecture de certains poèmes de Rendle: l’Antinoüs, la Pia Tolomei, les Sonnets à Silvia, avait fait époque dans le développement de Danyers, et l’exquise harmonie, l’ampleur, la signification de ces vers semblaient croître à mesure qu’on apportait à leur interprétation plus d’expérience de la vie, une sensibilité plus affinée. Alors que, dans son adolescence, Danyers n’avait perçu que la parfaite et presque austère beauté de la forme, la subtile alternance des voyelles, l’élan et la plénitude de l’émotion lyrique, il vibrait maintenant au sens serré de chaque ligne, à l’allusion de chaque mot. Son imagination était sans cesse entraînée sur de nouvelles traces, sans cesse stimulée par le sentiment qu’au delà de ce qu’il avait découvert, d’autres régions, plus merveilleuses encore, attendaient qu’on les explorât. A l’époque de la mort du grand homme, Danyers, encore à l’Université, avait écrit sur la poésie de Rendle l’essai qui remporta le prix. Il avait coulé les poèmes éphémères de sa propre période de romantisme dans le moule que Rendle avait le premier donné au mètre anglais. Et quand apparurent, deux ans plus tard, la Vie et les Lettres, quand la Silvia des sonnets prit corps et devint Mrs A..., le jeune homme engloba dans son culte pour Rendle la femme qui avait inspiré, non seulement des vers aussi divins, mais encore une prose si facile, si tendre, incomparable. Danyers ne devait jamais oublier le jour où Mrs Memorall mentionna ses relations avec Mrs Anerton. Il fréquentait cette Mrs Memorall depuis un peu plus d’un an, et il l’avait, jusqu’alors, assez dédaigneusement classée parmi les coureuses de célébrités. Un après-midi, et tout en lui mettant un morceau de sucre dans son thé, elle lui dit, à brûle-pourpoint:

—Est-ce bien, cette fois? Vous êtes presque aussi difficile que Mary Anerton.