A dater de ce jour, Mrs Memorall devint intéressante aux yeux de Danyers. Elle était comme un tome de mémoires incohérents et sans table, dans lequel il se plongeait patiemment, avec l’espoir de trouver çà et là, enfouie sous des couches de poudreuses fadaises, une précieuse allusion à l’objet de ses pensées. Quelques mois plus tard, ayant publié son mince premier volume, où le juvénile essai sur Rendle, très retouché, figurait auprès d’une douzaine «d’appréciations» quelque peu soulignées, il en offrit un exemplaire à Mrs Memorall qui, à sa surprise, lui annonça, peu après, qu’elle avait envoyé le livre à Mrs Anerton.
Après un délai convenable, Mrs Anerton adressa ses remerciements à son amie. Danyers fut admis au privilège de lire les quelques lignes par lesquelles, et en termes qui trahissaient l’habitude de «reconnaître» des hommages semblables, elle parlait de «l’intuition et de la sensibilité» de l’auteur, et se disait «charmée de cette occasion...», etc. Il partit désappointé, sans bien se rendre compte de ce qu’il avait espéré.
Au printemps d’après, quand il alla en Europe, Mrs Memorall lui offrit des lettres d’introduction pour tout le monde, depuis l’archevêque de Cantorbéry jusqu’à Louise Michel, sans toutefois lui en donner pour Mrs Anerton. Danyers savait, par une conversation antérieure, que Silvia nourrissait des préventions contre les gens qui se présentaient avec des lettres. Il savait aussi qu’elle voyageait l’été. Elle ne devait guère retourner à Rome avant l’expiration de son congé à lui. L’espoir de la rencontrer n’était donc pas compris dans son itinéraire.
La dame, dont l’entrée interrompit son solitaire repas dans le restaurant désert de l’Hôtel Villa d’Este, s’était assise. Son profil se découpait sur la vitre, et son front bombé, son nez aquilin et délicat, sa lèvre un peu dédaigneuse, rappelaient vaguement la silhouette de Marie-Antoinette. Dans la toilette et les mouvements de cette femme, jusque dans la courbe des poignets, tandis qu’elle se versait son café, Danyers crut distinguer un je ne sais quoi qui excluait à la fois toute idée de banalité et d’excentricité. C’était évidemment une femme qui avait été très excédée et passionnément intéressée. Le garçon lui apporta un Secolo, et comme elle se penchait sur le journal, Danyers observa que les cheveux enroulés au-dessus de son front commençaient à grisonner. Mais sa taille était droite et svelte et elle avait le dos élancé d’une jeune fille.
La vague du touriste anglo-saxon n’avait pas encore déferlé vers les lacs. A l’exception d’une ou deux familles italiennes et d’un jeune homme bossu accompagné d’un abbé, Danyers et la dame étaient seuls dans les salles de marbre de la Villa d’Este.
Comme il rentrait d’une course matinale dans la montagne il la vit assise à une des petites tables au bord du lac. Elle écrivait, et auprès d’elle s’amoncelaient livres et journaux. Ce soir-là ils se rencontrèrent de nouveau dans le jardin. Il avait fait quelques pas au dehors pour fumer une dernière cigarette avant le dîner et il la trouva assise sous la voûte obscure des chênes-lièges, près des marches qui descendent à l’embarcadère. Elle était penchée sur la balustrade et regardait l’eau, et elle se retourna au bruit de son approche. Elle avait noué une écharpe de dentelle noire autour de sa tête, et ce fond sombre donnait à son visage amaigri un aspect malheureux. Plus tard, il se rappela que ses yeux, en rencontrant son regard à lui, exprimaient moins une douleur qu’un profond mécontentement.
A sa grande surprise, elle vint droit à lui et le retint d’un geste:
—Monsieur Lewis Danyers, je crois?...
Il s’inclina.
—Je suis Mrs Anerton. J’ai vu votre nom sur la liste des étrangers et je désire vous remercier d’un essai sur la poésie de M. Rendle, ou plutôt vous dire combien je l’ai apprécié. Le livre m’a été envoyé par Mrs Memorall l’hiver dernier...