—On ne m’a jamais laissé jeter même un simple coup d’œil sur le dieu. Aucun de ses anciens amis à elle ne l’a jamais rencontré, sinon par hasard. Les mauvaises langues disent que c’est pour cela qu’elle l’a gardé si longtemps. Si quelqu’un arrivait pendant qu’il était là, aussitôt le dieu était mis à l’abri dans le cabinet d’Anerton, et le mari montait la garde jusqu’au départ du malencontreux visiteur. Anerton était d’ailleurs bien plus ridicule que sa femme. Mary était trop fine pour perdre la tête, ou du moins pour laisser voir qu’elle l’avait perdue, mais Anerton était incapable de cacher combien il était fier de cette conquête. J’ai vu Mary sur des épingles, quand il appelait Rendle «notre poète». Il fallait toujours au grand homme une certaine place à table, hors du courant d’air et pas trop loin du feu. Il lui fallait sa boîte de cigares à laquelle personne n’avait le droit de toucher, sa table à écrire dans le salon de Mary, et Anerton ne se lassait pas de raconter les idiosyncrasies de l’idole: Comment Rendle ne coupait jamais les bouts de ses cigares, quoique lui-même, Anerton, il lui eût donné un coupe-cigares en or, incrusté d’un saphir étoilé, comment la table du maître était toujours encombrée, comment la domestique avait l’ordre de toujours porter à sa maîtresse le panier à papier, avant de le vider, de peur qu’une strophe immortelle ne tombât dans les balayures.
—Les Anerton ne se sont donc jamais séparés?
—Se séparer? Dieu garde! Anerton n’aurait pas voulu quitter Rendle. Et d’ailleurs, il aimait beaucoup sa femme.
—Et elle?
—Elle avait compris qu’il était de ces époux prédestinés au ridicule, et elle n’essayait jamais de lutter là contre.
Danyers apprit encore par Mrs Memorall que Mrs Anerton, dont le mari était mort quelques années avant leur poète, partageait maintenant son existence entre Rome, où elle avait un petit appartement, et l’Angleterre, où elle allait parfois rendre visite à ceux de ses amis qui avaient connu Rendle. Après l’avoir perdu, elle s’était consacrée à la publication de quelques œuvres de jeunesse dont il lui avait laissé le soin. Une fois cette tâche accomplie, elle n’avait guère eu d’occupation bien définie. A leur dernière rencontre, Mrs Memorall l’avait trouvée désemparée et découragée.
—Rendle lui manque trop. Elle a une vie trop vide maintenant. Je le lui ai dit. Je lui ai dit qu’elle devrait se remarier...
—Elle! se remarier!
—Et pourquoi pas, je vous prie? Elle est encore une jeune femme,—ce que beaucoup de gens appelleraient jeune, interrompit Mrs Memorall, comme par parenthèse, et avec un regard vers le miroir. Pourquoi ne pas accepter l’inévitable et recommencer la vie? Tous les chevaux du Roi et tous les hommes du Roi[C] ne ramèneraient pas Rendle, et d’ailleurs elle ne l’a pas épousé, lui, quand elle le pouvait...
Danyers, voyant manier son idole si indélicatement, eut comme un léger frisson. Mrs Memorall ne comprenait-elle donc pas quelle faute d’orthographe c’eût été que ce mariage? Se figure-t-on Rendle «régularisant sa situation» avec Silvia, car c’est ainsi que le monde eût envisagé les choses? Comme une telle réparation eût vulgarisé leur passé! C’eût été restaurer un chef-d’œuvre. Et combien exquise et rare devait être la sensibilité d’une femme qui, au mépris des convenances, malgré sa propre inclination, peut-être, avait préféré arriver à la postérité comme Silvia plutôt que comme Mrs Vincent Rendle!