Le souvenir que j’avais gardé de son pauvre appartement—il logeait avec le docteur et la sage-femme—enlevait à ce compliment toute teinte d’ironie, et je gardai le silence tandis qu’il s’effondrait avec volupté dans mon fauteuil.

«C’est bien, répéta-t-il en regardant autour de lui: des livres, des porcelaines, des bibelots. Je me réjouis de voir qu’il existe encore de tels objets!» Et il jeta un coup d’œil satisfait sur le verre de Marsala que je lui avais versé.

Don Egidio était l’homme le plus tempérant du monde et ne buvait jamais plus d’un verre de vin, mais il aimait à savourer lentement mes cigares de la Havane. Sous l’influence de mon tabac, il devint encore plus aimablement bavard, et je me figurai parfois que de tous les devoirs imposés par son ministère, aucun ne devait lui être plus pénible que le secret de la confession. Il parlait souvent de sa jeunesse dans la villa du comte, où il avait été élevé avec les deux fils de son protecteur, et je voyais bien que les années passées dans l’intimité de ses bienfaiteurs étaient encore le souvenir le plus vivant de son existence. L’amour pour la beauté de son pays natal, qui existe à l’état latent chez presque tous les paysans italiens, s’était spécialisé en lui au contact de goûts plus raffinés. Non seulement il pouvait me dire en connaisseur que le comte avait une merveilleuse collection de tableaux, mais encore que la chapelle de la villa contenait un monument funéraire de Bambaja, et que les critiques n’étaient pas d’accord quant à l’authenticité du Léonard de Vinci du palais de la famille à Milan.

Sur tous ces sujets il était inépuisable; il n’y en avait qu’un seul qu’il n’abordait jamais: c’était celui de son séjour en Amérique. Je me rappelle encore la façon dont il me coupa la parole lorsque je le questionnai là-dessus.

«Un prêtre, me dit-il, est un soldat, et doit obéir aveuglément aux ordres qu’il reçoit.» Puis il posa son verre de Marsala et traversa lentement la pièce.

«Je n’avais pas remarqué, ajouta-t-il aussitôt, que vous aviez ici une photographie du «Sposalizio» de la Brera. Quel tableau! E stupendo!»

Puis il revint s’asseoir et alluma en souriant un autre cigare.

Je vis aussitôt que j’avais touché à un sujet que la discipline ecclésiastique protégeait contre le bavardage. Je respectais trop mon ami pour insister, et plus d’une fois je crus comprendre qu’il m’était reconnaissant de ne pas mettre sa réserve à l’épreuve.

Bien que Don Egidio eût soixante ans passés quand je fis connaissance avec lui, ce ne fut qu’à la fin d’un hiver très rigoureux, et cinq ou six ans plus tard, que je commençai à le considérer comme un vieillard. On aurait dit que le froid persistant de notre climat l’avait flétri. Il s’était courbé, sa poitrine s’était creusée, et sa lèvre inférieure tremblotait continuellement. La chaleur de l’été ne sembla pas le remonter, et en septembre, quand je rentrai de mon congé, je le trouvai relevant à peine d’une pneumonie. Durant l’automne il n’osa affronter l’air froid du soir, et de temps à autre j’allai lui tenir compagnie dans sa petite chambre, où j’avais introduit un luxe inusité sous forme d’un fauteuil et d’un poêle à gaz.

Mes occupations rendaient pourtant ces visites assez rares, et j’avais passé plusieurs semaines sans voir le curé, lorsqu’un matin de novembre, par la neige, je le rencontrai à la gare. J’allais passer la journée à New-York, et je n’eus que le temps de lui faire un signe amical, avant de monter dans mon wagon; mais quelques instants après je le vis grimper péniblement dans le même train. Je le trouvai assis dans le wagon ordinaire, son parapluie entre les jambes; à côté de lui, sur le siège, il avait posé un petit ballot enveloppé d’un mouchoir de coton rouge. La précaution avec laquelle, à mon approche, il s’empara du paquet, attira mon regard, et il répondit à mon coup d’œil par un sourire: