La griffe de l’oppresseur nous étranglait, et les plus clairvoyants devinaient bien que l’intention secrète de Metternich était de provoquer une rébellion qu’il ferait écraser ensuite par ses Croates. Mais c’était trop tard pour rappeler la Lombardie à la prudence. Dans les premiers jours de la nouvelle année, au cours des émeutes du tabac, le sang avait coulé dans Milan. Peu après, le club du Lion avait été fermé et on avait publié des édits défendant le chant de l’hymne de Pio Nono, le port du blanc et du bleu, la collecte de souscriptions pour les victimes des émeutes. Milan répondit à chaque défense par un nouveau défi. Les grandes dames prirent le deuil pour les émeutiers tués par les soldats. La moitié des gardes nobles donnèrent leur démission, et le comte Borromeo renvoya la Toison d’or à l’empereur. De nouveaux régiments ne cessaient d’entrer dans la ville et ce n’était un secret pour personne que Radetsky remettait en état les fortifications. A la fin de janvier quelques-uns des libéraux les plus en vue furent arrêtés et envoyés en exil; et deux mois plus tard l’état de siège fut proclamé à Milan. Aux premières arrestations quelques membres du parti libéral avaient précipitamment quitté la ville, et je ne fus pas surpris d’apprendre quelques jours plus tard que des ordres avaient été donnés pour ouvrir la villa de Siviano. Le comte et la comtesse y arrivèrent au commencement de février.

Je n’avais pas vu la comtesse depuis sept mois et je fus surpris de son changement. Elle était plus pâle que jamais et sa démarche s’était alourdie. Elle ne semblait pourtant pas partager les angoisses politiques de son mari; on aurait dit même qu’elle les soupçonnait à peine. Un voile de tristesse semblait envelopper toute sa personne et nous la dissimuler, tel le brouillard sur notre lac. J’eus l’impression que son âme m’avait échappé et il me tardait de la reprendre sous ma direction. Mais elle prétexta son mauvais état de santé pour ne pas se confesser, et je dus me résoudre à attendre et à prier pour elle au pied de l’autel. Je remarquai pourtant qu’elle secouait de temps à autre cette langueur. Sa mélancolie se dissipait alors et la vie souriait dans ses yeux; mais l’instant d’après le nuage se reformait et ses pensées nous fuyaient une fois de plus. Elle ressemblait au lac par un de ces jours de rafales où un nouveau coup de vent se cache derrière chaque promontoire.

Pendant ce temps il y avait un va-et-vient continuel de messagers entre Siviano et la ville. Ils venaient surtout la nuit, lorsque tout dormait, et disparaissaient avant le jour; mais, malgré leurs précautions, les nouvelles qu’ils apportaient se répandaient par tout le pays. La Lombardie était sur pied. De Pavie à Mantoue, de Côme à Brescia, les rues ruisselaient de sang. A Pavie et à Padoue les Universités se fermèrent.

Le vice-roi, effrayé, se préparait à quitter Milan pour se retirer à Vérone, et Radetsky continuait à lancer ses hommes à travers les Alpes, jusqu’à ce qu’il y en eût cent mille massés entre le Piave et le Ticino. Et maintenant tous les yeux étaient tournés vers Turin. Ah! comme nous guettions sur les montagnes l’étendard bleu du Piémont! Charles-Albert nous paraissait acquis; tout son peuple était armé pour nous sauver, les rues retentissaient du cri: «Avanti, Savoia!» Cependant la Savoie demeurait silencieuse et hésitante. La tension des nerfs était telle que chaque jour rempli d’espoirs et de désappointements semblait long comme un siècle. Nous comptions les heures par les nouvelles qu’elles apportaient, et à chaque minute il se produisait une autre alerte.

Puis, tout à coup, on apprit que Vienne s’était soulevé. C’était au Nord que le soleil de la liberté luisait pour nous. Je n’oublierai jamais ce jour-là. Roberto me fit appeler de bonne heure et je le trouvai souriant et résolu comme un soldat à la veille du combat. Il avait fait tous ses préparatifs pour quitter Milan, et attendait une convocation. Chacun dans la maison sentait qu’on était à la veille d’un grand événement, et Donna Marianna, émue et agitée, avait demandé à son frère que tous ensemble s’agenouillassent à la table sainte le lendemain. Roberto et sa sœur s’étaient confessés la veille: la comtesse Faustina avait encore trouvé un prétexte pour n’en pas faire autant. Je ne l’avais pas vue chez le comte, mais en quittant la maison je la rencontrai dans l’allée de lauriers. Par cette matinée froide et humide elle avait mis un voile noir sur sa tête, et elle marchait d’un pas nonchalant. A mon approche, elle leva vivement la tête et me fit signe de la suivre dans un des bosquets de lauriers taillés qui bordaient l’allée.

—Don Egidio, dit-elle, vous avez appris la nouvelle?

—Je fis un signe d’assentiment.

—Le comte part demain pour Milan, continua-t-elle.

—Cela paraît probable, Excellence; on se battra demain,—je veux dire que nous sommes à la veille de la guerre. Nous sommes entre les mains de Dieu, Excellence.

—Entre les mains de Dieu? murmura-t-elle.