—A notre âge, mon frère, la vie est comme une pièce située au nord et dont les fenêtres donnent sur un paysage où déjà les ombres s’allongent. Faustina a besoin d’une vie plus gaie. Elle est blanche comme une jacinthe qui pousserait dans une cave.
Roberto pâlit, et je vis que sa sœur avait exprimé ce qu’il pensait lui-même. Il répondit:
—Vous voulez que je la laisse aller chez Gemma?
—Laissez-la aller partout où il y a un peu de gaieté.
—De la gaieté maintenant? s’écria-t-il avec un geste pour désigner la sombre ligne de portraits qui s’allongeait au-dessus de sa tête.
—Qu’elle s’amuse donc quand elle le peut, mon frère.
Ce soir-là, après le dîner, Roberto appela sa femme auprès de lui. «Mon enfant, dit-il, allez mettre vos bijoux. Votre sœur Gemma donne un bal et la voiture vous attend. Je suis trop sauvage pour me sentir à l’aise au milieu de ces divertissements, mais j’ai prié votre père de vous accompagner.»
Andrea et Gemma accueillirent leur jeune belle-sœur avec effusion, et, à partir de ce moment, elle fut souvent avec eux. Gemma ne permettait pas que l’on parlât politique chez elle; il était donc bien naturel que Faustina, habituée aux réunions solennelles du palais Siviano, se plût dans un salon où les causeries étaient aussi animées que celles de la villa florentine où s’abritaient contre la peste les joyeux conteurs de Boccace. Mais le mécontentement politique s’accentuait et, malgré les affinités autrichiennes de Gemma, il ne lui était plus possible de recevoir ouvertement l’ennemi. Toutefois on murmurait tout bas que sa porte restait toujours entre-bâillée pour les vieux amis; et ces bruits venaient peut-être de ce que l’un d’eux, officier de cavalerie autrichienne, était son propre cousin,—le fils de cette tante dont la mésalliance avait si souvent fait le sujet des railleries de son beau-père. On ne pouvait blâmer la comtesse Gemma de ne pas fermer son salon à quelqu’un de son sang, et l’ostracisme dont les officiers de la garnison étaient l’objet rendait naturel que le jeune Welkenstern se prévalût de sa parenté pour fréquenter la maison. Toutes ces choses avaient dû parvenir aux oreilles de Roberto; mais il n’y parut pas, et sa femme continua à aller et venir comme bon lui semblait. Lorsqu’ils retournèrent, l’été suivant, dans la villa ombreuse de Siviano, on aurait pu comparer sa voix au clair ruisseau qui met sa note joyeuse dans le silence des bois et sa fraîcheur à celle du printemps. Il n’en était pas de même de Roberto. Je le trouvai vieilli, préoccupé et encore plus silencieux que de coutume. Mais je ne doutai pas que ses préoccupations ne fussent toutes politiques, car lorsque son œil se reposait sur Faustina il devenait limpide comme le lac.
Le comte Andrea et sa femme habitaient une villa contiguë et, durant leur villégiature, les deux ménages n’en faisaient pour ainsi dire qu’un. Roberto allait souvent à Milan pour des affaires dont on devinait facilement la nature. Il ramenait parfois des hôtes chez lui, et dans ces cas-là, Faustina et Donna Marianna allaient passer la journée chez le comte Andrea. J’ai déjà dit que je n’étais pas dans les secrets de Roberto, mais il connaissait mes tendances libérales, et à quelques-unes de ses paroles je devinai facilement le travail qui se faisait en dessous. En attendant, le nouveau pape avait été élu et, du Piémont à la Calabre, nous saluâmes en sa personne le drapeau sous lequel nos hôtes devaient se battre.
Le temps marchait, et nous avions atteint les derniers mois de 1847. La villa d’Iseo était fermée depuis la fin d’août. Roberto n’aimait pas beaucoup son triste palais de Milan, et il avait toujours été dans ses habitudes de passer neuf mois de l’année à Siviano. Mais il était pour l’instant trop absorbé par son travail pour s’éloigner de Milan, et sa femme et sa sœur l’y avaient rejoint après les chaleurs du mois d’août. Durant l’automne, il m’avait fait venir une fois ou deux pour me consulter sur des affaires qui concernaient ses vergers et, au cours de nos conversations, il avait parfois fait allusion à des choses plus graves. Ce fut au mois de juillet de cette année qu’une troupe de Croates avait marché sur Ferrare avec des fusils et des canons chargés. La vue des canons avait réveillé la haine pour l’Autriche, et maintenant le pays tout entier répétait le cri de la Lombardie: «Repoussons le barbare!» Dans ces cœurs brûlant de patriotisme il ne pouvait entrer aucune idée d’accommodement, de compromis, de réorganisation: l’Italie aux Italiens d’abord; monarchie, fédération, république ensuite, qu’importe?