Le comte Roberto avait l’habitude d’entendre chaque jour la messe à la cathédrale, et un matin qu’il se tenait dans un des bas-côtés de l’église une jeune fille, accompagnée de son père, passa près de lui. Roberto connaissait le père: c’était un Milanais sans fortune, de la grande maison des Intelvi, qui s’était volontairement séparé de la société en acceptant un poste dans une administration du gouvernement. Roberto remarqua que des officiers autrichiens, groupés près de là, suivaient des yeux la jeune fille, et il entendit dire à l’un d’eux: «C’est un morceau de choix trop fin pour des vaincus», et un autre répondre en riant: «Oui, c’est un mets digne d’être servi à la table des vainqueurs.»
La jeune fille avait entendu. Elle était devenue blanche comme l’anémone des bois, puis rouge comme si les mots l’eussent souffletée. Elle murmura quelques mots à l’oreille de son père, qui se contenta de secouer la tête et de l’emmener, sans même regarder les Autrichiens. Roberto entendit la messe, puis se hâta d’aller se poster sous le porche de la cathédrale. Un instant plus tard, les officiers passèrent et se placèrent aussi sur le seuil de la porte. La jeune fille ne tarda pas à sortir au bras de son père. Ses admirateurs s’avancèrent pour saluer Intelvi, et celui-ci, avec sa servilité habituelle, échangea avec eux des formules de politesse, tandis que leurs regards insolents détaillaient la beauté de la jeune fille.
La pauvre enfant tremblait comme une feuille, et ses yeux, en fuyant ceux des Autrichiens, rencontrèrent ceux de Roberto. Son regard s’envola vers lui, tel l’oiseau blessé qui cherche un refuge, et Roberto l’accueillit dans son cœur. Il lui sembla que c’étaient les yeux de l’Italie qui le regardaient à travers ceux de la jeune fille, car l’amour, habile comédien, sait se déguiser de mille façons.
Un mois plus tard, Faustina Intelvi était la femme de Roberto. Donna Marianna se réjouit avec moi, car nous savions que Roberto l’avait épousée par amour et elle semblait digne de son choix. Quant au comte Andrea et à sa femme, je vous laisse deviner de quelle amertume était mélangé le baiser avec lequel ils accueillirent la fiancée. Ils étaient tout souriants le jour du mariage de Roberto et firent de tels compliments à sa femme que Donna Marianna crut y voir une preuve de leur grandeur d’âme; mais, pour ma part, j’aurais préféré les voir moins aimables. Cependant toutes mes craintes s’évanouirent devant le bonheur rayonnant de mon ami. Chez certaines natures, l’amour croît graduellement comme la lumière du soleil levant qui pénètre peu à peu dans la vallée; mais chez Roberto c’était l’éclat soudain de l’astre illuminant la cime de la montagne. Il marchait dans la vie avec le pas mal assuré de l’aveugle qui a recouvré la vue, et un jour il me dit en riant: «L’amour nous fait découvrir des mondes nouveaux.»
Hélas! mon fils, la comtesse n’avait que dix-huit ans et son mari en avait quarante. Le comte Roberto avait l’âme d’un poète mais les traits fatigués, et il boitait légèrement. En Italie, on marie les jeunes filles comme on vendrait une terre. Là où deux domaines se touchent, on unit deux êtres. Quant à la jeune fille sans dot, c’est un bibelot que l’on donne au plus offrant. Faustina fut donnée à son acquéreur comme si elle eût été un tableau pour sa galerie; et la transaction lui parut sans doute aussi naturelle qu’à ses parents. Elle marcha à l’autel comme une Iphigénie, mais la pâleur sied à une mariée, et une fille bien élevée doit pleurer en quittant sa mère. Il en aurait peut-être été autrement si elle avait deviné quel amour la guettait au seuil de sa nouvelle demeure et quelle tendresse était prête à l’envelopper; mais son mari était un homme silencieux, qui ne savait pas exprimer ce qu’il sentait.
Le grand palais Siviano était une demeure sévère pour une jeune fille. Roberto et sa sœur l’avaient habité comme s’il eût été un monastère, ne sortant jamais et ne recevant que ceux qui travaillaient pour la «cause». Pour Faustina, habituée à la société autrichienne, facile et accueillante, les réceptions du dimanche soir, au palais Siviano, durent sembler aussi tristes qu’un congrès scientifique. Roberto se complaisait à la regarder comme la victime de l’insolence des barbares, une personnification de son pays profanée par la convoitise de l’ennemi; mais bien que Faustina eût, comme toute fille belle et pauvre, plus d’une fois baissé les yeux devant un regard trop hardi ou une parole trop familière, je doute qu’elle rattachât de tels incidents à la situation politique de l’Italie. Elle savait, bien entendu, qu’en épousant Siviano elle entrait dans une maison fermée aux Autrichiens; un des premiers soins de Siviano avait été de faire une pension à son beau-père à la condition qu’Intelvi renonçât à sa situation et cessât toutes relations avec le gouvernement. Le vieil hypocrite, trop heureux de vivre à ce prix sans rien faire, embrassa la cause libérale avec un zèle qui ne semblait plus permettre aucune tiédeur à sa fille. Mais il eut plus de peine qu’il n’aurait cru à reprendre sa place parmi ses anciens amis. Malgré son zèle patriotique, les Milanais se méfiaient de lui, et comme il était de ces gens qui aiment à bavarder à une table de café, il retourna graduellement à son ancienne coterie. Il était impossible de défendre à Faustina de voir ses parents, et elle respira chez eux un air plein de tolérance pour les Autrichiens.
Mais n’allez pas croire que la jeune comtesse parût ingrate ou malheureuse. Elle était timide et silencieuse, et il aurait fallu un caractère plus audacieux que celui de Roberto pour briser la barrière qui subsistait entre eux. Ils semblaient causer plutôt à travers une grille de couvent qu’autour de l’âtre; mais si Roberto avait demandé à Faustina plus qu’elle ne pouvait donner, extérieurement au moins c’était une épouse modèle. Elle me choisit aussitôt pour confesseur et je veillai sur ses premiers pas dans la vie. Jamais sœur cadette ne fut plus tendre pour son aînée qu’elle pour Donna Marianna; jamais jeune femme ne fut plus fidèle à ses devoirs religieux, meilleure pour ses inférieurs, plus charitable pour les pauvres; et cependant vivre auprès d’elle, c’était vivre dans une pièce aux volets clos. Malgré toute la tendresse de Roberto, c’était toujours l’oiseau en cage, la fleur transplantée. Donna Marianna fut la première à s’en apercevoir.
—Cette enfant a besoin de plus de soleil et de plus d’air, dit-elle.
—Du soleil? De l’air? répéta Roberto. Ne sort-elle pas chaque matin pour aller à l’église? Ne fait-elle pas chaque après-midi sa promenade en voiture au Corso?
Donna Marianna n’était sûrement pas d’une intelligence transcendante, mais il y avait dans son cœur plus de sagesse que dans la tête de bien des femmes.