Le vieux comte était veuf lorsque je le connus. Il s’était marié deux fois et sa première femme lui avait laissé deux enfants: une fille et un fils. L’aînée, Donna Marianna, avait alors vingt ans; elle tenait la maison de son père et était véritablement la mère des deux garçons. Ni belle ni savante, elle n’aimait guère le monde, mais elle était comme le pied de lavande que le pauvre cultive sur sa fenêtre, une petite fleur incolore dont l’odeur se répand dans toute la maison. Son frère, le comte, studieux, mais d’une constitution délicate, portait sur son visage cette empreinte de mélancolie que l’on voit dans certains portraits de jeunes gens du Titien. Il ressemblait à un prince exilé et en deuil. De sa seconde femme le comte avait un enfant de mon âge, le comte Andrea, beau comme un saint Georges, mais moins bon que les autres. A cause de son plus jeune âge, il n’était sans doute pas à même de comprendre aussi bien que son frère et sa sœur pourquoi un fils de paysan, sans aucune éducation, avait été amené à la table de son père, et les deux aînés avaient si peur de me blesser que, sans les taquineries d’Andrea, je n’aurais jamais corrigé mes manières vulgaires, ou appris à me tenir en présence de mes supérieurs. Le comte Andrea ne me ménageait pas ses agaceries, et le comte Roberto, malgré sa faiblesse native, savait châtier sévèrement son frère lorsqu’il pensait que la leçon avait été trop rude; mais il me semblait pour ma part assez naturel qu’un être tellement supérieur jouât le maître vis-à-vis d’un ver de terre comme moi.
Je ne m’attarderai pas sur les débuts de cette nouvelle existence, car c’est plutôt à sa fin qu’a trait mon récit. Je voudrais cependant que vous vous rendissiez compte de ce que ce changement de vie put être pour moi. Pensez donc ce que dut ressentir le jeune paysan que j’étais, en quittant un travail pénible, agrémenté de coups, et abandonnant une cabane délabrée de montagne, pour entrer dans une belle maison, pleine d’objets rares et magnifiques, et d’êtres qui me parurent encore plus rares et plus beaux. Serez-vous surpris si je vous dis que je me sentais prêt à baiser la trace de leurs pas et à donner la dernière goutte de mon sang pour les servir?
A l’âge requis, je fus envoyé au séminaire de Lodi; et pendant les congés je revenais dans la famille, à Milan. Le comte Andrea était devenu un des plus beaux jeunes hommes qui fussent au monde, mais il aimait un peu trop le plaisir, et le vieux comte le maria au plus vite à la fille d’un grand seigneur vénitien, qui lui apporta en dot un magnifique domaine en Istrie. La comtesse Gemma, c’est ainsi que s’appelait cette dame, était une tête de linotte, à l’air ingénu; mais, sous ses dehors enjoués, elle cachait un caractère souple et rusé. Le vieux comte n’avait pas assez de finesse pour suivre ses manœuvres, et la petite comtesse cachait ses desseins sous un bavardage innocent. Son beau-père disait qu’elle n’avait qu’un défaut: c’était qu’une de ses tantes avait épousé un Autrichien; et cet événement s’étant accompli avant la naissance de la nièce, il l’absolvait en souriant de la part qu’elle avait pu y prendre. Elle confirma la bonne opinion qu’il avait d’elle en donnant deux fils à son mari, et Roberto ne se montrant guère disposé au mariage, ces garçons furent regardés comme les héritiers de la maison.
J’avais, pendant ce temps, terminé le cours de mes études, et le vieux comte, à la sortie du séminaire, m’avait fait nommer curé de Siviano. C’était l’année du mariage du comte Andrea, et il y eut de grandes réjouissances à la villa. Trois ans plus tard, le vieux comte mourut, au grand chagrin de ses deux enfants aînés, Donna Marianna et le comte Roberto. Le frère et la sœur fermèrent les appartements qu’ils occupaient dans leur palais de Milan et se retirèrent à Siviano pendant une année. Ce fut alors que j’appris à connaître mon ami. Je l’avais aimé auparavant, mais sans le comprendre; maintenant je sus de quel métal il était. Son goût pour la lecture le portait à mener une vie retirée, et son frère cadet s’imagina qu’il ne tiendrait pas à assumer la charge du domaine. Mais si telle avait été la pensée d’Andrea, il fut déçu. Roberto envisagea résolument ses nouveaux devoirs et, conscient de son manque de savoir-faire vis-à-vis des paysans, il tâcha d’y remédier par un plus grand zèle pour leur bien-être. Je l’ai vu travailler des jours entiers pour réconcilier deux ennemis que son père eût mis d’accord par un mot, tel le saint évêque auquel un pauvre demandait deux sous et qui s’écria: «Hélas! mon frère, je n’ai pas deux sous dans ma bourse, mais voici à leur place deux pièces d’or, si elles peuvent vous être utiles.» Nous eûmes de longues conférences sur la condition de ses gens, et il m’envoya souvent au fond de la vallée pour examiner de près les besoins de la population qui se trouvait sur ses terres. Aucun grief ne passait pour lui inaperçu, aucun abus ne lui semblait indéracinable, et les heures que des gens de son rang auraient données à la lecture ou au plaisir, il les consacrait à régler une querelle de bornage ou à examiner la valeur d’une plainte au percepteur. J’ai souvent dit qu’il pratiquait l’apostolat autant que moi; cela le faisait sourire, et il me répondait que tout propriétaire rural était un roi et que, dans l’antiquité, le roi était toujours le prêtre.
Donna Maria insistait pour qu’il se mariât, mais il déclarait que ses fermiers lui tenaient lieu de famille et que, grâce à l’intérieur qu’elle lui faisait, il ne sentait pas le besoin de prendre une femme. Il passait plutôt pour un caractère froid, alors qu’il était tout simplement réfléchi, et peut-être capable d’une explosion de passion d’autant plus forte qu’elle aurait été plus contenue. Mais il me confia quelles étaient ses vraies raisons pour ne pas se marier. «Un homme, me dit-il, ne prend pas de femme et ne se réjouit pas tandis que sa mère agonise.» Or, l’Italie, sa mère, était à la mort, environnée de vautours étrangers.
Vous êtes trop jeune, mon fils, pour savoir ce qu’ont été ces jours; et, ceux-là seuls qui les ont traversés peuvent le comprendre. L’Italie se mourait, en effet, mais la Lombardie, c’était son cœur, et ce cœur battait encore, refluant vers ses extrémités, déjà sans vie, le peu de sang qui lui restait. Ses bourreaux, las de leur œuvre, l’avaient abandonnée à une morne torpeur, mais, au moment où elle s’endormait dans la mort, le ciel lui envoya Radetsky pour la ramener brutalement à la vie, et au premier coup de verge qu’il lui donna elle se redressa sur ses pieds, mutilée mais debout.
Ah! les tristes temps, mon fils! Le nom de l’Italie était sur nos lèvres, tandis qu’au fond de notre cœur, c’était surtout à l’Autriche que nous pensions. Nous appelions à grands cris la liberté, l’unité, le droit de vote; mais en vérité, nous ne rêvions que de chasser l’Autrichien.
Nous autres prêtres du Nord, nous étions tous des libéraux et nous partagions les idées politiques des nobles et des gens de lettres. Le livre de Gioberti était notre bréviaire, et Sa Sainteté, le nouveau pape, devait se mettre à la tête de notre croisade. Mais en attendant, tout ce travail souterrain se faisait en secret, tandis que la Lombardie dansait, donnait des fêtes, mariait ses enfants et remplissait les fonctions civiles et militaires de l’empire. Pendant que cette vie continuait, Roberto demeurait enseveli dans ses projets, tels les mineurs de notre vallée qui passaient des mois entiers sous terre. Quoique je ne fusse pas son confident, je savais bien quelles étaient ses pensées, car elles se lisaient dans son œil illuminé. Il avait parfois le regard du visionnaire qui entend une voix secrète. Certes, nous l’entendions tous, cette voix, mais à nos oreilles elle se mêlait aux autres bruits, tandis que pour Roberto c’était un appel qui dominait les autres.
Tout était calme en apparence. Un cardinal autrichien régnait à Milan, et un pape autrichien de cœur siégeait à Rome. En Lombardie, l’Autriche demeurait en arrêt comme une bête de proie prête à nous bondir à la gorge si nous faisions un mouvement pour nous débattre. Les modérés, au parti desquels appartenait le comte Roberto, parlaient de prudence, de compromis, de l’éducation du peuple: mais si leur parole était prudente, elle cachait des desseins violents. Pendant plusieurs années, les Milanais avaient gardé vis-à-vis de leurs maîtres un extérieur de bienveillance. Les nobles s’étaient engagés sous les ordres du vice-roi, et dans le passé les deux aristocraties s’étaient alliées par de fréquents mariages. Mais maintenant, une à une, les grandes familles avaient fermé leur porte au monde officiel. Bien que quelques-uns, parmi les plus jeunes et les plus indifférents, ceux-là qui veulent danser et dîner à tout prix, persistassent à aller au palais et à se montrer à l’Opéra, côte à côte avec l’ennemi, la mode avait changé, et ceux qui n’avaient jamais voulu frayer avec les Autrichiens étaient maintenant applaudis comme des patriotes. Parmi ceux-ci, naturellement, se trouvait le comte Roberto, qui, pendant plusieurs années, s’était tenu à l’écart de la société autrichienne et en avait silencieusement voulu à son frère de n’en pas faire autant. Andrea et Gemma étaient comme ces papillons de nuit que la lumière attire. Les terres qu’avait Gemma en Istrie, et les relations de sa famille avec la noblesse autrichienne, leur donnaient un prétexte de faire leur cour au vice-roi. Roberto les laissait libres, bien que son attitude fût une protestation muette contre leur conduite. Ils étaient toujours les bienvenus au palais Siviano; mais Donna Marianna et son frère aîné avaient renoncé à sortir pour n’avoir pas à se montrer aux soirées de la comtesse Gemma. Si Andrea ou Gemma se rendaient compte de la désapprobation de leurs aînés, ils avaient au moins l’habileté de feindre l’ignorer, car Roberto, riche et généreux, toujours prêt à payer leurs dettes, et qui paraissait être un célibataire endurci, était un personnage trop important pour qu’on le froissât ouvertement par des discussions politiques. Ils étaient persuadés que, si leur frère se mariait jamais, ce serait par dépit, et que leur avenir était assuré s’ils ne lui causaient aucun mécontentement. Je ne serai jamais qu’un simple paysan et je ne prétends pas avoir le don de discerner les mobiles secrets du cœur; mais l’habitude de confesser donne à tout prêtre une certaine connaissance de l’âme humaine, et j’ai été surpris que la sagesse mondaine d’Andrea et de Gemma ne leur fît pas mieux comprendre le caractère de leur frère. Je savais pour ma part qu’aucune des passions de Roberto ne pouvait partir d’une impulsion mesquine, et j’étais persuadé que s’il aimait jamais une femme comme il aimait l’Italie, c’est de la patrie qu’il recevrait sa fiancée.
Vous avez vu, n’est-ce pas, par ces grands calmes qui, en automne, précèdent les orages, se détacher de temps en temps une feuille jaunie qui tourbillonne seule dans l’air? Ainsi dans l’atmosphère lourde de la Lombardie, un mot, un regard, un incident insignifiant devenait comme un présage de tempête. C’était en 45. Un an auparavant, la mort glorieuse des frères Bandiera avait secoué l’Italie d’un long frémissement. Dans la Romagne, Renzi et ses compagnons avaient tenté d’agir à la suite de la protestation exposée dans le «Manifeste de Rimini», et, malgré leur échec, ils avaient semé le germe recueilli plus tard par d’Azeglio et Cavour. Partout s’accomplissait ce travail profond et silencieux, et nulle part le silence n’était plus profond ni plus vibrant que dans les rues de Milan.