La sage-femme me dit tout bas que le pauvre homme avait une pleurésie et qu’il devait être près de la dernière étape. Je constatai, en effet, qu’il était bien bas, mais rien n’indiquait un danger immédiat, et j’avais le pressentiment qu’il lutterait encore quelque temps. Il était clair qu’il prévoyait d’avance l’issue du conflit, et la solennité avec laquelle il me reçut me prouva qu’il se préparait à la suprême épreuve.
—Mon fils, dit-il, lorsque la sage-femme se fut retirée, j’ai une faveur à vous demander. Vous m’avez trouvé hier faisant mes adieux à mon meilleur ami. (Une quinte de toux interrompit sa phrase.) Je ne vous ai jamais dit, continua-t-il, le nom de la famille avec laquelle j’ai été élevé. Ce nom est Siviano, et la tombe sur laquelle je priais était celle du fils aîné du comte, avec lequel j’étais lié comme un frère. Il repose depuis dix-huit ans sur cette terre étrangère—in terrâ alienâ—et lorsque je mourrai, il n’y aura plus personne pour soigner sa tombe.
Je vis ce qu’il attendait de moi.
—J’en aurai soin, monsieur le curé.
—Je savais bien pouvoir compter sur votre promesse, mon enfant, et vous êtes toujours de parole. Mais mon ami est un étranger pour vous—vous êtes jeune, et à votre âge la vie est une maîtresse qui efface vite les douloureux souvenirs. A quel titre vous chargeriez-vous de soigner la tombe d’un étranger? Je ne puis l’exiger, mais je vous raconterai son histoire—et je crois qu’alors, dans la joie comme dans la douleur, vous penserez à lui; car dans la joie vous vous rappellerez combien il fut malheureux, et dans la douleur son souvenir sera comme la main d’un ami dans la vôtre.
II
Vous me dites (commença Don Egidio) que vous connaissez notre petit lac, et, si vous l’avez vu, vous comprendrez pourquoi il me rappelait toujours le hortus inclusus du Cantique des Cantiques.
Colomba mea in foraminibus petræ! ces mots me revenaient chaque fois que, rentrant d’un petit voyage dans les hauteurs, j’apercevais, bien loin en dessous, le lac bleu caché dans ses montagnes. Nous ne jalousions nullement la beauté des grands lacs. Ils ressemblent aux tableaux d’apparat que le grand seigneur accroche dans sa galerie, mais notre lac d’Iseo est le petit chef-d’œuvre qu’il cache dans sa propre chambre.
Vous m’avez dit l’avoir vu en été, lorsqu’il reflète le ciel bleu, et c’est à cette époque aussi que je le connus pour la première fois. Le vieux comte m’avait trouvé travaillant sur un de ses vergers dans la vallée, et, apprenant que j’étais maltraité par mon beau-père,—un colporteur ivrogne du Val Mastellone que ma pauvre mère avait rencontré à la foire de Lovere, une ou deux années auparavant,—il m’avait ramené chez lui à Iseo. Je servais la messe dans notre village montagnard de Cerveno, et les enfants m’appelaient le «petit prêtre», parce que, mon travail achevé, je me faufilais dans l’église pour échapper aux coups et aux jurons de mon beau-père. «Je ferai de lui un vrai prêtre», déclara le comte, et cet après-midi-là, perché sur le siège de sa berline de voyage, je fus arraché aux terribles scènes qui avaient attristé mon enfance, pour entrer dans une autre vie, où il me sembla que tout le monde était heureux comme un ange sur un presepio.
Vous rappelez-vous la villa du comte? Située sur le bord du lac, en face du mont Isola, elle est dominée par le village de Siviano et par la vieille église paroissiale où j’ai dit la messe pendant quinze heureuses années. Le village s’échelonne sur le penchant de la montagne, mais la villa surplombe le lac, souriant à sa propre image comme le baigneur sur les bords de l’eau. Quelle vision du paradis j’eus ce jour-là! Dans notre église, au fond de la vallée, se trouvait un vieux tableau sombre de saint Sébastien: dans le fond on voyait le palais le plus magnifique, avec des jardins en terrasse, ornés de statues et de fontaines, et dans lesquels des gens richement vêtus se promenaient de long en large sans se préoccuper du martyr. La villa du comte, avec ses terrasses, ses roses, ses escaliers de marbre descendant jusqu’au lac, me rappelait ce palais; seulement, au lieu d’être habitée par des oisifs cruels et malfaisants comme ceux du tableau, c’était la demeure de gens qui furent, pour le pauvre gars recueilli par eux, les meilleurs des amis.