Il Conte Siviano
da Milano
Super flumina Babylonis, illic sedimus et
flevimus.
Je restai là quelques instants sans que Don Egidio me vît, et lorsqu’il se leva il était si absorbé par la douleur qu’il me regarda presque sans surprise.
—Monsieur le curé, dis-je, j’ai une voiture qui attend à la grille. Il faut que vous rentriez avec moi.
Il fit un signe d’assentiment et je passai sa main sous mon bras.
Il voulut retourner sur la tombe.
—Encore un instant, mon fils, dit-il; c’est peut-être pour la dernière fois!
Il restait là, immobile, les yeux fixés sur les fleurs amoncelées, qui étaient déjà meurtries et noircies par le froid.
—Le laisser seul ainsi—après soixante ans! Mais Dieu est partout, murmura-t-il au moment où je l’emmenais.
Il me sembla peu disposé à parler en revenant, et j’étais surtout préoccupé de le tenir enveloppé dans mon gros manteau, et de lui faire faire son lit dès que je l’eus ramené chez lui. La sage-femme alla chercher dans sa chambre un couvre-pieds capitonné, et le dorlota comme s’il eût appartenu au sexe qui avait d’habitude recours à ses services; tandis qu’Agostino, sur mon ordre, apportait un bol de soupe chaude, qui s’annonça de loin par un réconfortant parfum d’ail. Je laissai le curé aux mains expertes de la garde-malade, comptant passer le lendemain soir pour prendre des nouvelles; mais un surcroît de travail me retint très tard à l’usine, et, le jour suivant, il se présenta encore un autre empêchement. Le troisième jour, au moment où je quittais mon bureau, un petit gamin de la Marine vint me dire que le curé était plus mal, et demandait à me voir. Je sautai dans le tramway le plus rapproché, et dix minutes plus tard je montais quatre à quatre l’escalier du docteur.
Je fus tout étonné de trouver la chambre de Don Egidio froide et inoccupée. Mais la sage-femme vint aussitôt me rassurer, en m’annonçant qu’elle avait transporté le malade dans son appartement à elle, où il aurait au moins un bon lit et quelques rayons de soleil pour l’égayer. Il était là, en effet, faible mais souriant, dans un milieu qui contrastait singulièrement avec la simplicité monastique de celui auquel il était habitué. La chambre de la sage-femme était gaie, sinon soignée, et le bon curé se trouvait entouré de chromos anecdotiques, de photographies de jeunes accouchées présentant fièrement leur rejeton à l’objectif, et d’innombrables santolini napolitains enguirlandés de feuilles de palmiers.