Il croisa les mains sur son parapluie et détourna la tête pour cacher le tremblement de sa lèvre.

Je me décidai subitement à pénétrer malgré lui son secret.

—Votre ami est enterré au cimetière du Mont-Calvaire?

Il fit un signe d’assentiment.

—C’est une longue route à faire seul, monsieur le curé. Les rues seront sûrement glissantes, et il souffle un vent glacial. Donnez-moi vos fleurs, et je les enverrai par un commissionnaire. Je vous donne ma parole qu’elles arriveront sûrement à destination.

Il eut un regard de doux entêtement.

—Mon fils, vous êtes jeune, dit-il, et vous ne savez pas combien les morts ont besoin de nous.

Il tira son bréviaire de sa poche et l’ouvrit en souriant: Mi scusi? murmura-t-il.

L’affaire qui m’appelait en ville m’obligea à me séparer de lui dès que le train fut en gare, et, pressé par l’heure, je le laissai loin derrière moi, cherchant à se frayer un passage à travers la foule compacte qui encombrait le quai. Avant de nous séparer j’avais appris toutefois qu’il retournerait à Dunstable par le train de quatre heures, et j’étais décidé à terminer mon affaire à temps pour rentrer avec lui. En arrivant à Wall Street, j’appris que la personne avec laquelle j’avais rendez-vous était malade et retenue à la campagne. J’avais donc ma journée devant moi et je ne me sentais guère embarrassé de son emploi, étant à l’âge où les distractions ne manquent pas; mais, en route pour aller demander à déjeuner dans une maison amie, je me jetai tout à coup dans un fiacre et me fis conduire rapidement à la gare de Brooklyn. J’avais déjà pris mon billet, et j’étais installé sur le bac, lorsque je me rendis nettement compte que j’avais été distrait de mon projet par un sentiment de réelle inquiétude au sujet de Don Egidio. Je calculai qu’il n’avait guère plus d’une heure d’avance, et qu’étant donnés ma plus grande agilité, et le fiacre que j’avais à ma disposition, j’arriverais à temps au cimetière pour le faire mettre à l’abri avant que les rafales de grésil, qui déjà balayaient l’estuaire, ne se fussent transformées en neige.

A la grille du cimetière je perdis un peu de ma confiance. Par ce triste anniversaire les avenues étaient pleines de pieux visiteurs, et le gardien ne se souvint pas d’avoir vu entrer un gros prêtre italien, très enrhumé, portant dans un mouchoir rouge une gerbe de fleurs. Il me donna bien quelques indications vagues, mais je me gardai de les suivre, et, grâce à cette précaution, au bout d’une demi-heure de recherches, je découvris mon pauvre curé, agenouillé sur la terre gelée dans une des allées les plus écartées de la grande nécropole. La tombe sur laquelle il priait était jonchée de fleurs prises en cachette dans les serres de M. Meriton, et sur la pierre tombale je lus l’inscription suivante: