Quand on parle une langue étrangère, même avec facilité, on dit la moitié du temps, non pas ce que l’on veut, mais ce que l’on peut! Et c’est ainsi que je peignais; en présence de ce mort qui me regardait, ce qu’on appelait ma «technique» s’effondrait comme un château de cartes. Il ne se moquait pas de moi, vous comprenez, ce pauvre Stroud, seulement il était là à m’observer, et sur ses lèvres, à travers sa barbe grise, je crus lire la question: «Savez-vous bien où vous allez en arriver?»
Si j’avais pu peindre cette question sur son visage, le portrait eût été un chef-d’œuvre. Puisque j’en étais incapable, il ne me restait qu’à le reconnaître, et cette grâce me fut donnée. Mais à cette minute, mon cher Rickham, que n’aurais-je donné pour avoir Stroud devant moi et l’entendre dire: «Ce n’est pas trop tard, mon garçon, je vais vous montrer comment il faut vous y prendre...»? C’était trop tard, ce l’eût été même si Stroud avait été vivant. Je pliai bagage et descendis chez Mrs Stroud. Bien entendu, je ne lui racontai pas ce que je viens de vous confier, elle n’y aurait rien compris. Je lui déclarai simplement que j’étais trop ému pour entreprendre le portrait de son mari. Cette idée lui plut, c’était une sentimentale! C’est même à cause de cela qu’elle me donna l’esquisse de l’âne. Mais elle était très désappointée de ne pas avoir le portrait, elle tenait tant à ce que son mari fût peint par un artiste en vogue! Je crus un moment qu’elle ne me lâcherait jamais, et, ne sachant plus comment me dépêtrer d’elle, je lui suggérai de faire venir Grindle. Oui, c’est moi qui ai lancé Grindle. Je dis à Mrs Stroud qu’il était l’homme de l’avenir; elle le répéta à ses amies et cela devint vrai...
Le petit Grindle fit le portrait de Stroud sans broncher; et elle accrocha ce portrait parmi les chefs-d’œuvre de son mari...
Gisburn se laissa tomber dans un fauteuil près du mien, et, la tête rejetée en arrière, contempla l’esquisse de l’âne.
—J’aime à me figurer que Stroud lui-même me l’aurait donnée, s’il avait pu dire ce jour-là ce qu’il pensait.
Et, en réponse à la question que je lui fis presque machinalement:
—Recommencer à peindre! s’écria-t-il, quand la seule chose qui me rapproche de lui est que j’ai eu le courage d’y renoncer?
Il se leva et posa la main sur mon épaule en riant:
—Seulement, l’ironie de la chose, c’est que je peins encore, puisque Grindle le fait pour moi! La race des Stroud ne se renouvelle pas de sitôt,—mais le peintre moyen a toujours une postérité!